26 décembre 2009

Le livre de ma mère d'Albert Cohen

J’ai déjà eu l’occasion de dire à quel point Cohen constituait pour moi un Pygmalio9782070365616n littéraire. Le récit dont je vais vous parler me paraît incontournable pour tout prétendant à la beauté littéraire du XXème siècle. Il se place sur mon podium juste derrière Belle du seigneur – l’œuvre maitresse et fondatrice – et gagne à être connu.

Il s’agit en effet d’un bel hymne à la mère, celle qui nous a fait naître et nous comble d’amour chaque jour, nous aide à traverser les étapes de la vie et nous soutient lorsque les coups sont plus rudes.

Cohen livre ainsi un roman autobiographique tout dédié à sa propre mère. Arrivés de l’île de Corfou et livrés à la cité fosséenne, ils se retrouvent en branle et reclus à ce seul huis-clos familial angoissant et réducteur. L’auteur nous assène des anecdotes incisives, des fragments volés à cette mère envolée qu’il a longtemps mis de côté. Quel plus bel hommage que ces passages touchants où nous sentons, à travers sa plume, se profiler cette petite dame menue et replète déambulant fièrement au bras de son fils !

Ce qui m’impressionne dans la prose de Cohen c’est son esprit de synthèse, son langage vrai et sensiblement épuré. Parallèlement, le texte est bourré de figures de style, d’images, de tournures de phrases suggestives. Je suis personnellement toujours avide de ses bons mots, de ses trouvailles qui me font dire « je ne l’aurais jamais formulé ainsi mais effectivement c’est pensé très justement ». Et il faut bien avouer que Cohen a une écriture empreinte de lyrisme, pleine d’emphase et de révolte.

Ce qui est stupéfiant et m’a saisi dans ma seconde lecture récente de ce livre est le parallèle que l’on peut faire avec Romain Gary. En effet, tous deux émigrent dès l’enfance vers la Mère patrie française, tous
deux s’éprennent de la langue, des richesses nationales et lui vouent une sorte de culte. Face à la mère – la leur dans le sang et les gènes - qui a plus de mal à s’intégrer, le fils – et surtout Cohen  – a du mal à rendre grâce à celle qui tour à tour lui fait honte, pitié… et finit par lui inspirer une tendre compassion.

C’est privé de la présence corporelle que la prise de conscience fait son chemin. Cohen  semble bien penaud
face à celle qu’il pensait éternelle. Parfois criant de chagrin, le roman alterne avec des épisodes plus gais qui nous renvoient à notre propre mère et à l’attachement certain qui nous pouvons lui porter.

Un témoignage à picorer et à transmettre !

Somptueuse, toi, ma plume d’or, va sur la feuille, va au hasard tandis que j’ai quelque jeunesse encore, va ton lent cheminement irrégulier, hésitant comme en rêve, cheminement gauche mais commandé. Va, je t’aime, ma seule consolation, va sur les pages où tristement je me complais et dont le strabisme morosement me délecte. Oui, les mots, ma patrie, les mots, ça console et ça venge. Mais il ne me rendront pas ma mère. Si remplis du sanguin passé battant aux tempes et tout odorant qu’ils puissent être, les mots que j’écris ne me rendront pas ma mère morte. Sujet interdit dans la nuit. Arrière, image de ma mère vivante lorsque je la vis pour la dernière fois en France, arrière, maternel fantôme.  (pp. 10-11)

L'ont lu : Sylvie, Jade, Raison-et-sentiments et conseillé par Calypso dans les coups de cœur de la blogosphère !

Le livre de ma mère (Gallimard, coll. Folio, 2006, 174 p.)

Posté par Mélopée à 23:06 - Littérature française - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : , , ,

Commentaires

  • Merci de ta visite sur mon blog qui me permet de découvrir le tien !
    En effet, Le Livre de ma mère est un livre formidable, beau et émouvant au possible, et si bien écrit... Belle du Seigneur est dans ma PAL depuis quelques mois, je pense attendre les grandes vacances pour le lire.

    Posté par calypso, 27 décembre 2009 à 09:14
  • Ah mais de rien pour la visite ! Cela me permet de mon côté de découvrir un peu ce qui se fait. Étant assez nouvelle sur la blogo, je me familiarise petit à petit.
    Pour "Belle du seigneur"... si tu as aimé "Le livre de ma mère", je pense que tu ne peux être que subjuguée par la densité et la profondeur de ce livre.

    Posté par Mélopée, 27 décembre 2009 à 11:50
  • Pour en avoir déjà lu quelques extraits, je trouve ce récit très beau. Mais je ne me suis pas encore décidée à le lire, un jour peut être...mais il y en a tellement à lire !

    Posté par Fleur, 28 décembre 2009 à 20:07
  • Ah ça, le choix est cornélien quand il s'agit de sélectionner ses lectures. Mais Le livre de ma mère, c'est juste un livre délicieux qui mériterait d'être offert à toutes les mères adorées !

    Posté par Mélopée, 30 décembre 2009 à 22:25
  • Je ne sais pas si c'est un thème qui t'intéresse en particulier, mais j'ai lu cette année Mon enfant, ma mère de Nine Moati qui, même s'il n'égale pas Le Livre de ma mère, traite avec beaucoup de sensibilité de la perte de la mère.

    Posté par calypso, 31 décembre 2009 à 10:28
  • Si ça a l'air de bien coller à mes intérêts. Je note ! Merci bien Calypso de cette suggestion !

    Posté par Mélopée, 31 décembre 2009 à 11:02
  • Je ne l'ai toujours pas lu. Je ne sais pas pourquoi, puisqu'à chaque fois je ne lis que des choses positives sur ce livre.

    Posté par Leiloona, 31 décembre 2009 à 12:05
  • @ Leiloona : C'est retarder pour mieux le savourer le moment venu si je comprends bien

    Posté par Mélopée, 31 décembre 2009 à 16:25
  • Parfum d'inceste

    Il y a toujours un parfum d'inceste en même temps je trouve dans ces bouquins d'homme qui font l'éloge de leur mère.

    Posté par Lapinos, 09 mars 2010 à 18:59
  • @ Lapinos : Oui c'est vrai qu'on le sentait parfois ce penchant du "si j'avais pris la place de mon père, moi au moins j'aurais été le mari que ma mère méritait". Il n'empêche que la déclaration d'amour, quels qu'aient été les sentiments profonds de Cohen, n'en est pas moins très touchante. N'importe quel enfant qui a un tant soit peu d'estime pour sa mère peut trouver de l'écho dans ce livre.

    Posté par Mélopée, 11 mars 2010 à 11:52

Poster un commentaire