27 février 2010
Kurosagi, livraison de cadavres (T.1) d'Eiji Otsuka
Karatsu Kuro, étudiant dans une fac bouddhiste se retrouve bien
malgré lui entrainé
à rejoindre l'Amicale des étudiants. Derrière cette
communauté se cache un groupe de curieux personnages tous dotés de
pouvoirs particuliers, qui se chargent d'élucider les meurtres en
mettant la main sur les cadavres. Car les corps froidement tués ont encore bien des secrets à transmettre à des humains bien trop terre à terre pour remonter jusqu'aux assassins.
Une opération de bienfaisance que d'interpeller ces âmes en souffrance, mais est-ce bien pour la bienséance?
Plein
d'énigmes que ce premier tome nous propose : c'est un Karatsu bien
intégré se révélant indispensable qui semble prendre les rênes et mener
la bande.
Série peu commune dont la trame est engageante. On
ne se lasse pas des pouvoirs de chaque membre : l'un est télépathe,
l'autre a la faculté de parler aux extraterrestres et ainsi de suite.
C'est donc une bande bien insolite qui se forme et c'est bien connu :
l'union fait la force. Quand il s'agit de faire parler les morts plus
rien n'est impossible et le dénouement est à la hauteur de la sentence.
A
ne pas mettre toutefois entre toutes les mains car certains dessins
sont effectivement bien gores ! Interdit aux moins de 15 ans selon
l'éditeur et j'en conviens car certaines images sont assez crues, même pour un manga. Cela reste de la même veine que le fameux Ikigami, préavis de mort dont j'ai parlé récemment.
Ces mangas à suspens reposent sur de solides fondations : un élément perturbateur et toute l'intrigue qui se construit autour de cet obstacle à surmonter. Ici l'obstacle est le mort à qui il faut tenter de rendre la paix éternelle.
Kurosagi, livraison de cadavres (T.1) - Eiji Otsuka (Pika, 2006, 208 p.)
24 février 2010
Après l'amour, la sueur des hommes a l'odeur du miel de Mari Okazaki
Voici un manga qui regroupe cinq nouvelles qui laissent une grande place
au côté yuri (relations homosexuelles féminines) dans
la trame narrative. Pour exemple, la première nouvelle donne lieu à
l'installation de la cousine de notre personnage féminine. Et cette
arrivée vient perturber l'équilibre de notre héroïne, troublée par cette
grâce toute féminine si différente d'elle-même.
En ce qui concerne
la seconde nouvelle, elle m'a largement fait penser à "Ponyo sur la falaise" de Miyasaki (film d'animation
que j'avais adoré). La nouvelle est placée sous le signe de l'onirisme
avec une jeune femme, Moeko, qui en promenant son chien tombe sur une
plante qui prend peu à peu visage humain. Et de fil en aiguille la jeune
pousse qui va être personnifiée sous le nom de Kusako va attirer toute
la sympathie et toute l'affection de notre protagoniste. Quand la nature
devient un prétexte à l'évasion et à l'abandon, le réalisme perd de son
intérêt et en devient tout juste secondaire.
Dans la troisième
nouvelle c'est là aussi une histoire anecdotique qui met en scène deux
jeunes femmes, deux êtres à la dérive. Ce qui les lie? Elles sont
voisines et l'une en crise de somnambulisme vient toujours à terminer
ses nuits devant la porte de la seconde. Message caché, besoin de prise
en charge? Quoi qu'il en soit la belle voisine endormie réveille des
sentiments étranges chez notre narratrice qui entre irritabilité,
curiosité grandissante et malaise en vient à redouter les nuits, à
craindre cette intrusion inconsciente.
Dans la quatrième nouvelle
nous intégrons l'univers scolaire où plutôt l'absentéisme scolaire avec
une jeune fille qui vient porter les cours à une camarade qui déserte
les bancs de l'école. En effectuant le portage elle tombe toujours sur
la chambre du grand frère, jouxtant celle de son amie. Et ce huis-clos
familial, ce voyeurisme tout juste caché suscite chez les uns et les
autres des désirs de toujours pousser plus loin la porte des intimités.
Et si le grand frère entrait dans le jeu en tentant de séparer les deux
amies?
Dans la dernière nouvelle on retourne à l'école avec
l'arrivée d'une nouvelle professeur qui est bien loin de faire
l'unanimité chez ses élèves. Seul notre protagoniste semble éprouver un
vif intérêt à cette nouvelle arrivée qui tente tant bien que mal de
donner vie à la musique chez ses adolescents en quête de sens.
Une
piste domine dans ces nouvelles, celle de la nécessité de fuir la
solitude. On sent confusément que les personnages, essentiellement
féminins, sont des êtres fragiles et dont le mal de vivre trouve un peu
d'apaisement dans la cohabitation avec les autres. Quant au titre, il
s'avère assez énigmatique car il fait référence à la première nouvelle
et désigne la sueur de la jeune cousine tout juste débarquée qui sent
l'homme. Cette confusion des genres, des sens accentue l'ambigüité des
sexes, et nous amène à croire que même si cette mention de sueur est
désagréable, l'odeur de miel est elle attractive. Entre rejet et
fascination, nos personnages sont donc sujets à des émotions contraires
qu'ils ne contrôlent pas.
En définitive, c'est un recueil qui m'a
laissé perplexe car les images sont belles, les histoires sont très
diverses mais on ne voit pas trop où le mangaka veut nous mener. On
arrive à chaque dénouement en se disant qu'on n'a peut-être pas cerné le
fin mot de l'histoire. Tout est en suggestion, en poésie on se dit
que la subtilité nous échappe peut-être, mais on se laisse volontiers emporter dans le flot des sentiments.
Après l'amour, la sueur des hommes a l'odeur du miel - Mari Okazaki (Delcourt, 2005, 155 p.)
21 février 2010
Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline
Avant d'en faire la lecture je savais que ce livre était sujet à des opinions très contrastées dues aux tendances antisémites de Céline qui ont fortement entaché ses écrits. Mais ce livre
mérite une appréciation toute personnelle, une réflexion bien en amont
du qu'en-dira-t-on, des rumeurs et autres préjugés véhiculés jusque-là.
Ferdinand
Bardamu c'est notre anti-héros, c'est l'incarnation du vice et de la
faiblesse mais c'est surtout un bien digne représentant de l'espèce
humaine. Lâche quand il s'agit de se battre pour la Nation, d'humeur
renfrognée quand il s'agit de partir en "exil". Loin du front, il fuit
sa mère avec qui il entretient des rapports conflictuels et s'engage
pour l'Afrique dont l'exotisme lui laisse à penser à une échappatoire
au soleil.
D'aventure en aventure, les péripéties s'enchainent
et Ferdinand est un intrus partout. Il gagne le nouveau continent
porteur de l'American dream et se laisse transbahuté dans une vie de
débauche et de petit pauvre des bas quartiers.
Mais le pain est
toujours meilleur ailleurs alors la nuit s'étire jusqu'en France où
notre héros exerce maintenant l'enviable métier de médecin. Peu
respecté, en tâtonnement dans sa vie sociale, Ferdinand s'emploie à se
faire un nom et une clientèle. Son périple s'étend à Toulouse et la
quête d'une installation sereine s'éloigne car tous lieux semblent
évocateurs d'une certaine représentation de la bassesse de population.
Et
les femmes valsent dans sa vie comme des oiseaux de mauvais augure :
Lola, Musyne, Molly... qui ne sont que des apparitions fugitives, des
réhausseurs de dignité.
Enfin, il y a le fameux Léon, surnommé
Robinson, qui est un compagnon de virée, un confrère d'infortune qui
semble lié comme un aimant à une destinée funeste.
Quel œuvre
magistrale ! C'est splendide de descriptions finement ciselées et
originales. Point d'ennui, tout est bon pour rire sur les petits
travers du quotidien : des femmes rondelettes hantant les pâtisseries à
celles vénales et profiteuses. C'est un bel exercice qu'a réalisé Céline, un portrait truculent du genre humain dans tout son égoïsme et sa noirceur.
Il
est des âmes qu'il est bon d'exposer au grand jour et c'est en
fomentant une échappée dans la nuit profonde que les êtres paraissent
plus petits et miséreux.
Qu'ai-je aimé? D'alterner entre sourires et
tristesse, d'être surprise par les tournures, par les images et autres
figures de style toutes aussi renversantes les unes que les autres. Je
ne suis pas d'accord pour qualifier ce livre de vulgaire classique
empli de stéréotypes, car la dimension est bien au-delà et on
remercierait volontiers Céline de nous terrasser sous cet obus.
Il
dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ça serait
pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les
bons des méchants. (p. 160)
Il transpirait des si grosses gouttes que c'était comme s'il avait pleuré avec toute sa figure. (p. 496)
En résumé, un livre qui reste dans les esprits et qui donne envie d'en découvrir un peu plus sur cet auteur fortement décrié mais qui a des qualités littéraires incontestables !
Pour d'autres avis, allez voir chez Wictoria qui a fait un très bon billet, chez Kastor, chez Moineau, chez Lillounette, chez Roxane, chez Julien, chez Thom, chez Milou, chez Hank entre autres. Des critiques très complètes et assez unanimes sur la valeur de cette pièce maitresse.
Voyage au bout de la nuit - Louis-Ferdinand Céline (Gallimard, coll. Folio, 2008, 505 p.)
17 février 2010
Dans les starting-blocks
Allez, à vos marques... prêts? Partez !
Bientôt débute l'ambitieux et, ô combien, redouté Read-A-Thon. Le principe ? Lire en 24h le maximum de pages : là c'est le big Read-A-Thon. Pour les moins téméraires, mais tout aussi motivés, il y a le mini-RAT qui se déroule sur 12h. Quelques valeureux participants ont pris place dans chacune de ces catégories et ont d'ores et déjà préparé leur pile qui risque de connaître un fameux déclin en un temps record. Moi j'admire et trouve le défi superbe, et mené de main de maître par notre acolyte Chrestomanci. Un blog est même dédié à l'événement ici.
Étant une petite joueuse et ne me sentant guère capable de passer mon temps en continu sur des livres (la pression que voulez-vous, ça me fait partir en courant), j'ai rejoint l'équipe des cheerleeders placée sous l'égide de Celsmoon.
Notre objectif, si nous l'acceptons? Encourager les participants, les motiver et leur envoyer quelques messages de sympathie pour qu'ils tiennent le coup.
Je me fais d'avance un plaisir d'être derrière mon écran pour vous envoyer tout mon soutien virtuel ! J'ai vu que des copines de la blogo s'étaient lancées dans l'aventure. Ce sera aussi l'occasion d'envoyer de bonnes ondes à tous ces autres gens que je ne connais pas encore.
Ce sera les 20/21 février et ce week-end là je suis sûre il va être folklorique ! Bon courage à tous !
15 février 2010
Berceuses illustré par Hervé Coffinières
Oh un livre et un CD ! Un beau moment de magie en perspective !
Aussitôt reçu, aussitôt passé en revue ce joli petit livre cartonné qui s'intitule simplem
ent Berceuses. Car il s'agit bien de onze petits chants destinés à endormir nos tout-petits. L'album propose donc une invitation à la détente avec des illustrations très colorées qui sont comme déjà des bouts de rêves.
Et on explore le monde, on se laisse emporter par le flot des voix chaleureuses qui emplissent nos oreilles. Petits et grands peuvent être charmés par le panel de chants qui bercent et accompagnent la rêverie. A l'origine, ce livre est destiné aux enfants à partir d'un an, mais je me dois d'insister sur le fait qu'il a de quoi séduire tous les parents noyés sous la vague des comptines et autres chants plus ou moins traditionnels. Ici on mise sur la simplicité avec un format carré qui est facilement manipulable par les bébés. De plus, les illustrations emplies de couleurs vives viennent compléter à merveille le texte et la musique. Hervé Coffinières, l'illustrateur, nous offre de jolies images toutes en traits et autres arrondis qui font parfois penser à des dessins d'enfants. On se plait à se perdre sur les pages et à laisser vadrouiller l'esprit au gré de ces berceuses. Car je l'ai dit, c'est bien une invitation au voyage à laquelle nous sommes tous conviés l'espace de quelques minutes. D'abord chez les Bretons puis chez les Cosaques, en passant par le peuple créole (Lè timoun an mwen) et l'imaginaire slave. De bien belles escales rythmées par une musique qui reste en tête comme une litanie. Et on se plait à fredonner les quelques refrains, à tourner les pages avec son enfant, d'avant en arrière (ou d'arrière en avant, ça marche aussi !).
Je crois avoir pour ma part totalement adopté ces berceuses qui dès la première écoute font leur petit effet. Et on fermerait presque les yeux au son de la musique, comme de grands enfants ébranlés par une nuit un petit peu plus douce que les autres. En tout cas, moi la dame note de la couverture, je la garde de force pour encadrer mes envolées livresques. Car une mélopée c'est bien connu, cela se complait dans les berceuses ! Je le confesse, j'ai totalement adhéré !

Berceuses
Collectif
Critiques et infos sur Babelio.com
Lecture en partenariat avec Babelio et les éditions Enfance et Musique.
Berceuses - Illustré par Hervé Coffinières (Enfance et Musique, 2009)
13 février 2010
Catsby (T.1) de Doha
Moi, c'est Catsby. Un matou âgé de 26 ans et des poussières. Un
traîne-pattes sans ambition. (...) Pour un mâle qui n'a pas fait les
grandes écoles ni une spécialité prometteuse, le droit de choisir un
métier est un luxe. La seule chose qui me console, c'est le fait qu'il
n'y ait pas que moi qui soit dans la merde...
Voici donc le
quotidien d'un jeune chat chômeur et désœuvré. Il vient de subir une
rupture amoureuse et se remet tant bien que mal sur ses pattes. Avec un
colocataire chien, compagnon d'infortune c'est une vie de bohème qui
s'offre à lui. Et ce titre de Catsby (ou The Great Catsby en anglais) n'est pas sans rappeler Gatsby le Magnifique de Fitzgerald : même désinvolture feinte, même classe naturelle...
La série Catsby
a d'abord été diffusée par son auteur, Kang Do-ha, sur internet, avant
d'être publiée sous forme de livre. Elle sera prochainement portée à
l'écran. La série s'inscrit par ailleurs dans un ensemble plus vaste :
une trilogie consacrée à la jeunesse urbaine contemporaine, Drama of Youth, dont Catsby est le premier volet. Kang Do-ha a commencé à dévoiler en 2006 les premières images du second volet de ce projet, Romance Killer. De quoi se familiariser aux manhwas (bande-dessinées coréennes) en douceur...
Waw,
j'ai adoré ce personnage de chat ! Prendre des traits félins fait
passer de nombreux messages par détournement
mais les problèmes
d'actualité (le chômage) ou les désillusions amoureuses sont des soucis
qui nous interpellent. En plus les dessins sont superbes et l'histoire
tient toutes ses promesses.
Pour preuve, j'ai achevé dans la foulée le 2 et le 3 et me réserve les trois derniers tomes pour mes heures perdues. Car mine de rien on s'attache à ces personnages presque humains qui connaissent tout le tragique d'une société en branle. Je recommande !
Catsby (T.1) - Doha (Casterman, coll. Hanguk, 224 p.)
12 février 2010
Jumeaux de Diao Dou
Deux frères jumeaux Wei Dong et Wei Feng forment
le nœud commun de l'histoire qui se dé
roule ici. Le premier a mené
une brillante carrière, a pris femme et possède un luxueux appartement
; le deuxième vient de sortir de prison après huit années de réclusion.
Tout
porterait à croire que l'un est bon et l'autre le voyou qui mènera,
à sa sortie, une vie de débauché. Mais évidemment, rien ne se passe
comme prévu. En premier lieu, Li Jing (la femme de Wei Dong) s'entiche
de son beau-frère ce qui fait peser de lourds soupçons sur les deux
"éléments rapportés" de la famille. Car Wei Feng passe, malgré son
tribut payé pour un être à qui on ne peut se fier. Il peine à trouver
un travail, semble se satisfaire de vivre aux dépens tour à tour de son
frère et de ses parents. En effet, tous habitent dans des maisons
mitoyennes qui les obligent à vivre quasiment en permanence à cinq.
De
fil en aiguille, de lourds secrets révélés au grand jour viennent
inverser la tendance et faire du mauvais bougre le plus gentil des
hommes floués.
Le couple infernal de Li Jing et Wei Dong gagne en
machiavélisme et trouve toutes les supercheries pour déjouer la vie
familiale bien établie. Un drame se profile à l'horizon qui n'épargnera
personne. Les deux générations, presque sous le même toit, vivent dans
le malaise et dans la suspicion. Et le dénouement arrive dans un climat
tendu où personne ne se fie plus à personne.
L'histoire en
elle-même est sympathique car on se croirait au départ dans une petit
vaudeville familial. Progressivement les liens se resserrent et on
bascule dans une sorte d'intrigue policière où les sentiments sont si
forts qu'ils peuvent parfois mener à la trahison. C'est ainsi qu'on
prend de la distance pour tenter de cerner les véritables personnalités
de ces êtres si proches physiquement (des jumeaux qui se ressemblent
comme deux gouttes d'eaux) et matériellement (lieux de vie quasi
indissolubles) . Comme si la gémellité entrainait invariablement un
lien à la vie et à la mort !
J'ai tout de même un petit bémol à
apporter avec des fautes dans le texte très, très récurrentes. Cela nuit à la lecture et c'est bien dommage car le sujet m'a sinon très
intéressé !
- C'est Wei Dong qui t'a demandé de me surveiller?
- Mais non. Je suis pas... C'est pas à la place de...
- Tu n'avais pas dit que tu allais à Changtu ces deux jours? Comment ça se fait que tu ne sois pas parti?
- J'y vais plus !
- Pourquoi?
- Je ne veux pas m'éloigner de toi !
- Mais... Je croyais que je t'énervais ?
- Je... Je t'aime ! (p.78)
Jumeaux - Diao Dou (Bleu de Chine, coll. Chine en poche, 2001, 154 p.)
11 février 2010
Ce que j'étais de Meg Rosoff
C'est une critique qui date alors je vous prie d'avance de m'excuser car elle me paraît très, très superficielle, comme si j'étais revenue à l'état d'adolescente en plein émoi. Avec le recul, je qualifierai ce livre de petit roman d'apprentissage qui m'a charmé et me reste en mémoire, même une paire de mois plus tard.
Hilary a seize ans, il est un brin désabusé d'autant plus qu'il dénigre ses parents et rejette le système scolaire. Il débarque donc dans son
nouveau pensionnat Saint-Oswald, sans grand espoir de changement de vie, mais contraint de suivre les motivations paternelles. Coulant une
vie monotone, il s'accorde malgré tout quelques sorties fugitives et rencontre,
lors de l'une d'elles, Finn un jeune Robinson des temps modernes. Vivant seul dans
un cabanon en bord de mer, débrouillard, d'humeur égale, se satisfaisant de peu de choses... il est tout ce que notre narrateur n'est pas.
Entre curiosité pour
cette vie de reclus et début de sentiments inconnus, le narrateur
vacille dans son amour-propre et remet en cause sa manière de penser. Explorant ses limites, il se fraie un
chemin et tente d'apprivoiser ce garçon si mystérieux. Car c'est bien connu, ce qui nous dépasse nous intrigue et nous pousse à l'exploration. Mais à quelle époque sommes-nous? Oui car la temporalité reste très floue et j'ai eu besoin d'aller fouiller pour vous dire qu'on est en 1962 dans la narration. Je l'aurais vraiment placé hors du temps, hors de tout repère naturel et fixe car c'est une histoire qui sort tout bonnement des cadres.
Quelle
belle histoire que ce récit ! Encore un petit roman américain sans prétention pour pré-ados? Eh non, ce roman capte les
subtilités de la langue et retranscrit fidèlement les sentiments
contradictoires qui peuvent agiter tout un chacun. J'ai aimé la
mélancolie feinte et les mots d'une réelle justesse. Voilà de quoi vous
réconcilier avec les maux adolescents. Et après avoir lu d'autres critiques j'abonde dans le sens de celles qui soulignent la réelle complémentarité des personnalités qui permet de tisser des liens solides entre eux deux. De par leurs origines, leur mode de vie, on pourrait croire que des tensions demeureraient latentes. Il n'en est rien, et c'est dans ce petit éden perdu qu'une relation hors du monde s'établit et vient vaincre les règles établies
Petite déception pour Dorothy et Mélanie mais il a nettement plus été apprécié par Rory qui en a fait une critique très fine. Karine :) aussi l'a beaucoup aimé.
Ce que j'étais - Meg Rosoff (Hachette, coll. Black Moon, 2008, 237 p.)
10 février 2010
La femme du boucher de Li Ang
Inspiré d'un fait réel qui a défrayé la chronique à Taïwan, une femme
de boucher à tué et dépecé son mari dans les années 80. En apparence
inoffensive et craintive, la jeune femme était décriée dans le village
au point qu'elle était mise à part et considérée comme une bête
curieuse. Être boucher en ce temps-là c'est être destiné à la damnation
car la mort est le lot commun de ces gens un peu marginaux.
Un couple infernal en somme qui cèle un pacte dans le malsain, dans un quotidien fait de violence, d'alcool et de misère.
C'est
une histoire bien prenante car la petite population gravite autour de
ces deux là, chacun jase sur ce qui se passe dans le foyer, chacun
pense que c'est Lin Shi, l'épouse, qui attire les foudres de tous.
Quant
au boucher, Chen-le-tueur-de-porcs, il accumule tous les vices :
brutal, sanguinaire, sadique... Il fait de la vie de sa femme un enfer
et provoque celle-ci pour que le démon s'empare d'elle. A son
détriment, à lui !
Li Ang a obtenu avec La femme du boucher (repris sous le titre plus provocateur de Tuer son mari)
le plus prestigieux prix littéraire là-bas, le Lianhe bao (L'union), à
sa sortie. Pour un premier roman c'est une consécration qui place sur
cette jeune auteur tous les espoirs. Effectivement le livre est d'une
force assez extraordinaire dans le vocabulaire et la fluidité du style.
Entre violence, sexe et tourments réguliers et séquencés on
s'attendrait à un roman écrit par un homme dans la force de l'âge.
Mais
c'est une jeune femme iconoclaste d'une trentaine d'années qui fige ce
faits divers et le romance. La fiction est troublante et la valeur de
cette œuvre est indéniable.
Le roman commence avec l'article
relatant les faits réels dans un journal national de l'époque. On part
donc du fait tel qu'il a eu lieu pour revenir sur les mécanismes qui
ont conduit à un tel drame au sein d'une famille qui paraissait, si ce
n'est pas banale, du moins sans histoire. Et la découverte du schéma en
place révèle son lot de surprises pour nous conduire au dénouement tant
attendu rendu avec un sang froid qui nous laisse coi. Mais le plus
étrange c'est qu'on ne parvient pas à s'apitoyer sur le sort de la
femme et encore moins sur celui du mari. Malgré les privations qu'il
lui astreignait, elle a acquis au fil du roman une légitimité et un
pouvoir de manipulation qui la rend indépendante et libre d'agir.
Résultat assez surprenant !
A partir de ce moment, il
commença effectivement à tout mettre sous clé, dans le buffet, y
compris le riz et les patates. Chaque fois qu'il mangeait à la maison,
il donnait à Lin Shi la quantité nécessaire pour qu'elle prépare son
repas, et non seulement il ne la laissait pas goûter une seule bouchée,
mais il exigeait d'elle qu'elle le serve et qu'elle le regarde se
régaler. (p. 176)
Un livre prenant qui incite à se procurer d'autres livres de Li Ang. Le jardin des égarements risque d'être une de mes prochaines lectures.
Je vous avais présenté hier Essais de micro d'un autre auteur taïwanais et j'ai voulu continuer sur cette lignée d'auteurs un peu atypiques sur leur île isolée.
La femme du boucher ; appelé au départ Tuer son mari - Li Ang (Flammarion, 1992, 199 p.)
09 février 2010
Essais de micro de Huang Kuo-chun
Né en 1971 à Taipei, fils aîné de Hwang Chun-ming, dont Actes Sud a publié Le Gong, Huang
Kuo-chun s'est suicidé en
juin 2003, en laissant derrière lui cinq
volumes, dont deux posthumes : trois recueils de nouvelles, un roman
inachevé et un recueil de textes en prose.
Dans ce recueil, c'est toute une société de consommation qui est passée
au crible. A travers une série de saynètes où transparait un humour
chargé d'absurde et d'incongruité, on explore le Taipei moderne. Et on
a droit à des mises en scène qui pourraient faire de bien bons petits
téléfilms pour la télévision.
Entre un cafard amoureux, un mannequin
en plastique qui prend vie, un micro-ondes doté de la parole, c'est
tout un univers qui s'esquisse. On croirait filer dans le non-sens mais
ce n'est qu'une ficelle permettant à l'écrivain de pointer les
absurdités de la vie.
On sent l'auteur désabusé et réaliste sur les
travers qu'engendre la superproduction des médias. Ce livre donne
l'impression de toujours rester en amont pour voir de loin tous les
vices de la société actuelle. C'est un melting-pot de mélancolie, de
lucidité et le résultat est porteur : on vogue sur les eaux salées à la
recherche d'horizons moins campés dans l'illusion.
Je ne vous livrerai qu'une phrase qui me semble illustrer à merveille les traits de génie de l'auteur. Le livre en est bourré !
Quand tu as envie de pleurer, va-t'en couper des oignons dans la cuisine (p. 80)
Voilà qui est fort réjouissant pour ce roman tout droit échappé d'un Taïwan plongé dans une sorte d'univers kafkaïen. Il n'a l'air de rien ce livre car il n'a pas fait grand bruit mais moi j'ai envie de le mettre en lumière. Enjoy !
Essais de micro - Huang Kuo-chun (Actes Sud, 2009, 183 p.)




