06 avril 2010

La grande île des tortues-cochons de Liu Sola

Nous sommes en l'an 4000 sur la Grande Ile des tortues-cochons, un archipel perdu au large de la Chine. A partir de cet éden isolé des hommes vient prendre place la légende des tortues-cochons, animaux quasi mythologiques qui incarneraient une femme transformée, après la noyade de son mari, et qui aurait emporté sur son dos ses huit enfants vers les flots. Comme une déesse vénérée sur l'île, ces animaux seraient les premières présences vivantes et les protecteurs de la Grande Ile.

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Une famille illustre vint ensuite à peupler l'île et se l'approprier : ce sont les Tsidehou rebaptisés Ji pour la lignée des descendants à venir. Ces membres sont des éléments rapportés de la Chine, des maillons en fuite vers un paradis terrestre. Un élément déterminant du récit est le pouvoir indéniable des femmes qui sont celles qui kidnappent les hommes et les séquestrent pour pouvoir fonder une famille. Ainsi Ji He le premier homme s'installant sur l'île est un homme qui s'est embarqué dans l'aventure forcé par une femme féline Xisama. D'ailleurs ce n'est pas sans rappeler la légende d'Ulysse retenu prisonnier par la nymphe Calypso.
C'est donc un étrange mélange de futur plein de Préhistoire où ces femmes abattant leurs cartes des pleins pouvoirs. Les désirs bestiaux comme celui de posséder quelqu'un sont ceux qui prédominent.
Du couple improbable (Ji He, Xisama) naissent deux fils au goût diamétralement opposés : l'un aime la guerre, l'autre est un propriétaire terrien très attaché à son commerce. Et à ces membres qui peuplent l'île viennent s'ajouter au fur et à mesure des Chinois de souche qui s'exilent pour s'installer. Quatre générations de Ji viennent se côtoyer entre île et continent, viennent réveiller l'Histoire (la Révolution, la poésie, les légendes) et lui proposent une suite.

C'est tout un petit monde qui prend place avec de multiples figurants qui s'attachent à la Grande Ile puis s'en éloignent pour mieux revenir. Cela m'a fait penser à une scène de théâtre éclairée (l'action principale exposée au grand jour) où de nombreux acteurs viendraient prendre la lumière comme animés d'un sentiment de retraite paisible puis qui se retireraient dans les coulisses (la Chine voisine, plus animée, carrefour des échanges).

Les héros (principaux et secondaires) ne meurent jamais, ils voguent dans un au-delà et réapparaissent pour donner un éclairage nouveau, pour se refaire un moral ou une santé et pour combler les désirs des vivants. Et les femmes une fois de plus tiennent une place de choix car ce sont elles qui dirigent les débats, les repentirs et lamentations. Et c'est enfin une des dernières nées des Ji qui aura l'initiative de retracer la saga, ultime prêtresse de la bravoure familiale.

Un an plus tard, le petit-fils dont rêvait Ji He n'étant toujours pas de ce monde, on fit venir un spécialiste de l'intérieur des terres. Après avoir examiné Xiu'er, il expliqua qu'aucun médicament ne pourrait rien y faire : elle était vierge. (p. 66)

Un roman futuriste me direz-vous? Non c'est un roman qui revient quasiment aux confins des origines dans un fantastique mêlé au manifeste féministe et romantique. C'est un roman qui est dédié au père de l'auteur et qui allie littérature classique et ambitions plus modernes (construction foisonnante, diversité des genres littéraires). Un livre qui m'a touché et qui m'a permis d'imaginer ce que pourrait être un paradis perdu, à l'écart des hommes, dans des temps nettement moins connus.

La grande île des tortues-cochons - Liu Sola ; traduction de Sylvie Gentil (Ed. du Seuil, 2006, 267 p.)

Posté par Mélopée à 13:08 - Littérature chinoise - Commentaires [15] - Permalien [#]
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Commentaires

  • je ne sais pas si je m'y "frotterai", mais la couverture est très belle.

    Posté par Choupynette, 06 avril 2010 à 16:35
  • Je suis très très tentée!

    Posté par Edelwe, 06 avril 2010 à 17:03
  • @ Choupynette : T'as tout à fait cerné pourquoi je m'étais tournée vers ce livre. Et ça avait l'air bien original alors oui j'ai été servie.

    @ Edelwe : Ravie d'être ta très très grande tentatrice

    Posté par Mélopée, 06 avril 2010 à 23:58
  • Un livre où les femmes ont le pouvoir ?! C'est suffisamment rare pour s'y intéresser ! ;o)
    Et surtout le coté fantastique mêlé au réel me plaît en général... je note ! ;o)

    Posté par Sandy, 07 avril 2010 à 08:25
  • ça a l'air plutôt original.

    Posté par Lilibook, 07 avril 2010 à 13:10
  • @ Sandy : Oui c'est étrange comme les livres paraissent castratrices et bien plus déterminées que les hommes. C'est elles qui portent la culotte, y a pas photo ! Quant au côté fantastique, c'est tout à fait ça : un mélange de mythologie et d'étrange réalisme. Le mélange prend !

    @ Lilibook : Ca l'est ! C'est le genre de livres qu'on retient même longtemps après.

    Posté par Mélopée, 07 avril 2010 à 13:34
  • J'aime la couverture et ton billet. C'est décidé, je le mets dans ma LAL

    Posté par Iluze, 07 avril 2010 à 18:03
  • La couverture est absolument sublime, magnifique, j'adore !!! Le sujet m'a l'air plutôt intéressant mais je suis souvent perdue quand les personnages sont très très nombreux, ça m'a l'air d'être un peu le cas, non ? Bises

    Posté par L'or des chambre, 07 avril 2010 à 20:42
  • Wow, j'adore la couverture et le titre ! )

    Posté par Leiloona, 08 avril 2010 à 13:43
  • @ Iluze : Chouette, chouette ! C'est mon but en même temps de rallonger les LAL

    @ L'or des chambres : Effectivement il y a pas mal de personnages et c'est un peu dur à suivre mais il y a toute une arborescence avec les liens de chacun en début de livre. Ça aide à se situer parce que sans ça j'aurais été tout bonnement noyée dans l'histoire. Mais sinon, je suis d'accord avec toi, la couverture est très jolie !

    @ Leilonna : Oui c'est vrai que c'est déjà un voyage d'entrée de jeu. Très, très dépaysant tout compte fait !

    Posté par Mélopée, 08 avril 2010 à 21:21
  • Très beau billet ! je suis tentée !

    Posté par Gio, 08 avril 2010 à 22:43
  • HS

    Hello, pour le livre voyageur , tu pourras me transmetre ton adresse ?
    Bises, Clara

    Posté par clara, 09 avril 2010 à 07:32
  • @ Gio : Merci bien ! C'est dur de parler d'un livre si atypique mais ça change des livres sur la pluie et le beau temps. Beaucoup de profondeur dans celui-ci et de références proches ou lointaines.

    @ Clara : J'espère que t'as bien tout eu. Sinon, n'hésite pas à me relancer.

    Posté par Mélopée, 11 avril 2010 à 23:27
  • J'adore la litté asiatique mais là pour le coup, je n'accroche pas à l'histoire...

    Posté par Choco, 16 avril 2010 à 23:57
  • @ Choco : Ce livre a le mérite de sortir des sentiers battus. En effet c'est spécial mais je comprends qu'on ne soit pas intéressé par ce type de lectures.

    Posté par Mélopée, 17 avril 2010 à 22:42

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