16 avril 2010

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer

amateursVoilà un livre que j'avais acheté avec empressement lors de sa sortie (en grand format en plus) et que j'avais laissé de côté. C'est lors de sa sortie en poche que je me suis dit qu'il fallait prendre les choses à bras le corps car ce livre, je le savais, était fait pour moi. Après tout le bruit qui a suivi sa parution (la mort de son auteur, l'achèvement par la nièce de celle-ci), les nombreux commentaires sur les blogs, je suis finalement passé après la tempête pour me faire mon propre avis. Sitôt ouvert, sitôt dévoré et voilà un livre frais qui est tombé à point nommé.

Juliet est une trentenaire anglaise, célibataire de surcroit (on la verrait formidablement en vieille petite bonne femme toujours une tasse de thé à la main) qui a achevé son premier livre et peine à trouver l'inspiration pour le second. On la suit mener les débats avec son éditeur d'ami, la sœur dudit éditeur (amie de la première heure) afin de se remettre au travail. En pleine promotion de son dernier livre on la sent perdue sur la suite, implorant le ciel de lui donner matière à réflexion.

Arrive un jour une lettre d'un habitant de Guernesey (Dawsey) cherchant à se procurer le livre d'un de ses auteurs phare (il possédait un ouvrage ayant appartenu à Juliet d'où cet envoi). Une bouée à la mer que cette missive qui arrive presque par hasard jusqu'à Juliet. Décrivant le pourquoi de son intérêt pour l'auteur qu'il découvre, il en vient à parler de son appartenance au cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates. Intriguée par l'originalité de la demande, par la provenance et par cet expéditeur curieux, notre Juliet se prend à lui répondre, à poser des questions, à montrer elle aussi un vif intérêt pour ce concept de club littéraire réunissant une vingtaine de membres. De là se noue une correspondance à bâtons rompus entre notre écrivain londonienne et son interlocuteur anglo-normand. Mais les échanges, très fréquents et de plus en plus sincères, laissent place à tout un cercle d'amis. Car ce n'est pas seulement le dénommé Dawsey qui prend part à l'échange de lettres, peu à peu entrent en scène les autres membres de son cercle littéraire.

Avec cette intimité qui s'instaure, ce climat de confiance malgré la barrière géographique, Juliet en vient à espérer faire naître quelque chose de ces liens qui se nouent. Faut-il expliquer que le contexte historique est la suite immédiate de la guerre 39/45? Faut-il dire que l'île de Guernesey a vécu dans la peur et sous l'occupation allemande pendant toute cette période? Est-il nécessaire d'ajouter que tous les membres, marqués par toutes les atrocités dont ils ont été témoins, ont créé le club littéraire justement pour outre-passer le manque de liberté? Car oui, le club littéraire est né d'une sorte de coïncidence, d'une coalition entre des habitants esseulés, terrifiés et affamés. Le principe est simple : on mange ensemble et on parle à tour de rôle d'un livre, on s'offre la possibilité d'échanger des points de vue à la lueur d'une bougie, lorsque tout le monde tremble.
Juliet découvre "l'organisation secrète" avec une pointe d'admiration, avec une franche curiosité qui ne cesse de se développer au fil des lettres. Apprendre l'opinion de chaque membre, voir les diverses positions des uns et des autres pour en comprendre la nécessité d'un tel cercle, voilà de quoi enrichir l'opinion d'une Juliet qui était jusque là assez casanière et ignorante des autres et de l'Histoire.

La première partie du livre retrace la correspondance entre un cercle ligué dans la vie mais ligué aussi dans les échanges épistolaires. La seconde partie du livre est consacrée aux lettres de Juliet, qui s'est déplacée à Guernesey, et qui relate ses dialogues directs avec les habitants à son éditeur.
Car se rendre sur place aura été une libération et une prise de conscience qui la mènera à réfléchir sur elle-même, sur le sens de sa vie, sur la direction que devrait prendre son prochain roman et sur l'isolement subi par ces hommes devenus ses amis.

C'est un livre qui m'a épaté (malgré son apparente simplicité de style, de vocabulaire), que j'ai trouvé très bien construit et dynamique de par sa structure épistolaire. Ces nombreux héros qui prennent corps deviennent si humainement émouvants qu'on en viendrait presque à vouloir soi-même recevoir une lettre d'un parfait inconnu, conteur d'un jour. Et cette Juliet on l'envie, on la voit évoluer, s'ouvrir au monde, avoir soif de connaissance. C'est si plaisant ce désir de vivre qu'on ne peut que, dans une certaine mesure, regretter la mort de l'auteur qui nous a fait prendre un bon bol d'air dépaysant très british.

Lecture lue dans le cadre d'une lecture commune sur la blogo avec Maijo, Liza_Lou, Marie L. et aBeiLLe. Je crois que d'autres se sont jointes à nous mais je n'ai pas le récapitulatif complet même si j'ai vu beaucoup de billets passer' aujourd'hui. Merci à vous pour m'avoir enfin boosté afin d'entreprendre cette lecture.

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates - Mary Ann Shaffer & Annie Barrows ; traduction de Aline Azoulay-Pacvon (Nil, 2009, 390 p.)

Posté par Mélopée à 19:30 - Ils ont fait battre mon coeur - Permalien [#]
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