15 mai 2010

L'héritage de Miss Peabody d'Elizabeth Jolley

Et si on passait à de la littérature très, très lointaine en embarquant direction Australie. C'est là que nous attend un roman ambitieux et plein de promesses.

 

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Je me suis permise de mettre la photo de l'édition de chez Rivages qui est bien plus jolie que celle qui figure sur mon exemplaire.

Tout commence par la lettre d'une romancière australienne, Diana Hopewell, à une curieuse vieille lectrice de l'autre bout du monde, Dorothy Peabody, puisque celle-ci réside à Londres. La seconde a écrit à la première pour lui avouer toute son admiration après la lecture de son livre Les anges cavaliers. De cette lettre teintée d'enthousiasme nait une correspondance basée sur l'écriture fictionnelle. Je m'explique : Diana Hopewell met notre vieille fille londonienne dans la confidence en lui faisant partager les prémisses de son prochain roman en cours de rédaction. C'est donc une deuxième narration qui s'imbrique dans l'échange avec le récit d'une directrice d'un pensionnat australien (les Hauts du Pin), Miss Thorne, intransigeante et bien entourée qui vient peupler les lettres. Car Miss Thorne gère son pensionnat de jeunes filles à la baguette. Ses amies et professeurs, Miss Edgely et Miss Snowdon, sont des confidentes de tous les instants. Miss Thorne a également des relations privilégiées avec ses élèves dont la pauvrette Gwendaline, abandonnée par son père, et l'énigmatique Debbie, fille de bonne famille et intriguante à la manière d'une Lolita. Les vacances approchent et nos trois miss (T., E. et S.) font comme chaque année un pèlerinage en Europe avec des escales culturelles et gastronomiques à Vienne, Paris et Londres. Gwenda, laissée seule au pensionnat, est donc invitée à convoler en compagnie des demoiselles.
Au gré des lettres, on suit les relations ambiguës qui semblent immuables entre les trois amies, et leurs rapports entre conflit et attirance avec les adolescentes. Miss Thorne est le pilier autour de qui toutes gravitent (les personnages sont essentiellement féminins) et on sent qu'elle jouit de sa position de pouvoir.

Dans cette mise en abyme du roman dans le roman, Miss Peabody, l'interlocutrice privilégiée de notre écrivain australien, se prend à la magie de tous ces personnages qui évoluent au fur et à mesure de l'échange épistolaire. Car Miss Thorne cultive une part de mystère, Gwenda semble être un pion facilement manipulable et les autres personnages mettent un certain piquant à l'action et au voyage d'apprentissage.
Miss Peabody est quant à elle un personnage bien plus réel, bien plus terre à terre puisqu'elle vit avec sa mère clouée au lit, qui sans cesse l'appelle à son chevet. On sent qu'avec l'imaginaire créé par Diana Hopewell, Miss Peabody s'élève de ses occupations quotidiennes : de son travail où elle ne s'épanouit pas, de ses amours inexistants, de son invisibilité aux yeux du monde. Les lettres sont une échappatoire et au fil du temps on sent que Miss Peabody ne discerne plus la fiction et la réalité. Son attente se mue en véritables préparatifs puisqu'elle espère rencontrer Miss Thorne et toute la troupe lors de la venue anglaise. Et c'est à partir de ce moment-là qu'un espèce de malaise devient prégnant : on sent que notre vieille fille est toute entière plongée dans la fiction avec ses amies imaginaires. Le trouble augmente lorsque Miss Peabody décide d'aller à la rencontre de la romancière australienne qui a tout mis en place.

L'écrivain n'a pas d'amis, écrivait la romancière, et ceux qu'il peut avoir ne lisent pas ce qu'il écrit.
Oh ! Miss Peabody retint un cri devant la détresse de cet aveu. Elle saisit son stylo. Oh, Diana, je suis votre amie, écrivit-elle, et je lis et relis chaque mot que vous écrivez. J'adore ce que vous écrivez... Elle posa son stylo.
(p. 85)


Je suis partagée entre la satisfaction d'avoir lu mon premier roman australien et la relative perplexité en refermant celui-ci. J'ai trouvé que la fiction avait beaucoup d'agréments : cette histoire qui prend forme au fil des lettres m'a émue car on voit les pièces d'un puzzle lentement former la pièce maitresse. Mais la traduction m'a plus d'une fois dérangée et j'ai été assez opaque à certains éléments du récit. Si je suppose que le personnage de Miss Peabody aurait dû susciter la sympathie, pour ma part il m'a laissé froide, voire lasse.
Le livre m'a fait penser au Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates car dans les deux œuvres un écrivain est le messager, dans les deux livres une concrétisation éditoriale est au bout. Pour rester dans les parallèles entre livres laissez-moi évoquer Splash et son personnage de représentante de l'autorité qui profite de son statut pour nouer des relations troubles avec ses élèves. Dans ce livre, Miss Thorne semble profiter des mêmes privilèges pour approcher des élèves en quête d'écoute. Dans le Jolley le style est exigeant, plaisant mais il requiert une forte attention car le roman dans le roman, bien qu'intéressant, nécessite de bien faire la part des choses entre le premier tableau (Peabody et Hopewell) et le second (Thorne et ses acolytes). Mais que la narration est ambitieuse ! Que le rythme est soutenu ! Accrochez-vous et embarquez !

L'héritage de Miss Peabody - Elizabeth Jolley ; traduction de Claire Malroux (Deuxtemps tierce, 1988, 185 p.)

Posté par Mélopée à 11:48 - Littérature australienne - Permalien [#]
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