08 juillet 2010

Un accro dans la toile de Linda Jaivin

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Eh bien ce livre, je m'y suis lancée avec de sérieux doutes. Il faut avouer que les petites maisons d'édition ont de quoi effrayer : leurs couvertures sont souvent, sinon moches, du moins très peu attrayantes. Celui-ci n'a pas dérogé à la règle et je peux donc me remercier de l'avoir sélectionné au vu du contenu et non de l'emballage. C'est un sacré handicap que de paraître chez un petit éditeur car ces livres on n'en parle pas, ils franchissent nos frontières dans l'anonymat le plus total.
Pour preuve en fouinant sur ce livre on se rend compte qu'il est édité chez J'ai lu au format poche et où la couverture est tout de même plus fun.

 

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Alors, de quoi parle ce livre?
Miles Walker est ligoté sur une chaise, dans un bateau... il ne lui reste que 4 heures à vivre... 4 heures pour repasser sa vie... 4 heures pour essayer de s'en sortir.
Miles Walker est un artiste, avec ses fulgurances créatrices mais aussi ses liens avec les galeristes et les médias, les corruptions.

Voilà pour l'entame et on peut dire qu'on est tout de suite dans le bain. Après Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau, voici la version revisitée avec un Miles prisonnier à son propre piège qui, à force d'approcher les sommités, se voit contraint de boire la tasse (et pas de thé, ah ça non !). Et l'"ennemi" n'est peut-être pas celui qu'on croit !
Car Miles est, comme il se qualifie, un Art hero. Il est celui qui ne doute jamais de son talent même si peu de gens le portent aux nues.
Pour le contexte spatio-temporel, laissez-moi vous dire que nous sommes dans un pays tout à fait dans la continuité de l'Australie actuelle avec des lieux identique, une végétation omniprésente et des gens aux personnalités bien "barrées". Nous sommes en fait dans ce qui est désormais appelé le Strayer (une consonance assez similaire), un petit pays isolé de tout qui se suffit à lui-même.

Je vous livre un passage, certes un peu long mais bien dans le ton de l'histoire :

Il était une fois un pays, qui était un petit pays mais également une très grande île, qui perdit son chemin. Telles que je vois les choses, nous souffrions de la forme existentielle de la dérive des continents. Les étrangers n'avaient jamais réussi à savoir où nous vivions, la plupart d'entre eux nous croyaient à deux sauts de puce d'Hawaï, quand ce n'était pas de l'Allemagne, par le hasard de la prononciation. Sous prétexte que nous avions un carnaval coloré, il y en a qui nous prenaient pour des Brésiliens et, comme bon nombre d'entre nous adoraient le surf, il y en a qui nous confondaient avec les Californiens.
Pour se moquer du problème, nos humoristes avaient surnommé le pays "le Strayer", ce qui sonne un peu comme "l'Australie" à l'oreille et qui veut dire "errant". Nous, les Strayiens, nous aimons rire de nous-mêmes. (p. 18)

En place c'est le Clean State, parti qui prône la dissolution de tous les arts et le boycott de la culture. Sont fortement réprimandés tous ceux qui ont recours aux livres, représentations de théâtre, qui assistent à un quelconque vernissage. Autant vous dire que Miles est une cible directe du gouvernement, d'autant plus qu'il continue à peindre au grand jour. Ses amis, Maddie et ZakPoint, sont artistes eux aussi mais restent dans l'ombre, il sont la rebellion silencieuse. Quant à l'écervelée Destiny Doppler, Premier Ministre et porte-parole des lavages d'esprit, elle se place comme le bouc émissaire mais c'est elle qui a le pouvoir, elle qui exécute, elle qui fait régner la "terreur".
Vous allez me dire : mais quel lien avec le baillonnage de Miles auquel on assiste dès l'incipit? Par les flash-backs on revient sur cette période très officiellement appelée la Tourmente. On comprend comment le petit pion Miles s'est vu déchoir de son piédestal et comment il en est venu à être menacé même par ses amis.

Un livre tout à fait atypique qui m'a plus d'une fois fait sourire. Certaines tournures ou traits d'esprit m'ont particulièrement charmée. J'ai aimé le ton très libéré de Jaivin qui s'est créé son monde imaginaire où elle met en scène toute une galerie de personnages hauts en couleur. On sent que l'auteur maitrise son sujet (l'Art) et ici elle pointe des problématiques bien actuelles telles que la disparition des individualités au profit d'une masse commune. La culture est particulièrement passée au crible dans cette chronique d'un autre temps et on sent que derrière toutes les abstractions le message est de continuer à ressentir et apprécier même ce que l'on ne comprend pas.
Tout à fait surprenante cette lecture ! Une belle immersion dans le monde de l'Art, celui dont on ne cerne même pas les limites.

Un accro sur la toile - Linda Jaivin ; traduction de Nathalie Vernay (Ed. Florent Massot présente, 2001, 271 p.)

Posté par Mélopée à 23:12 - Littérature australienne - Commentaires [6] - Permalien [#]
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Commentaires

  • ça a l'air intéressant... drôle et instructif! c'est noté!

    Posté par Choupynette, 09 juillet 2010 à 10:22
  • Mais j'aime beaucoup la 1e couverture ! Et un livre atypique, un ton libéré, une bonne maitrise du sujet... tout me tente ! Noté bien sûr !

    Posté par Pickwick, 10 juillet 2010 à 12:06
  • L'éditeur fait souvent dans le roman "bizarre" ! Hélas, je ne suis pas trop tentée par ce titre là...

    Posté par choco, 20 juillet 2010 à 16:12
  • @ Choupynette : Je crois que tu l'as bien résumé

    @ Pickwick : Oula, j'ai la pression maintenant et j'espère que tu ne seras pas déçue. Sur l'originalité c'est sûr que tu ne trouveras rien à redire. Quant au reste, à toi de juger !

    @ Choco : Qu'as-tu lu d'autres de Florent Massot? C'était une première avec cet éditeur et je crois que je retenterais volontiers l'expérience.

    Posté par Mélopée, 21 juillet 2010 à 23:34
  • Je suis tentée, euh... avec la couverture de J'ai lu off course !

    Posté par Géraldine, 25 juillet 2010 à 20:52
  • @ Géraldine : Qu'est-ce qu'elle a l'édition Florent Massot?! Non mais je suis tout à fait de ton avis, chez J'ai lu c'est plus tentant.

    Posté par Mélopée, 26 juillet 2010 à 00:15

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