09 février 2011

La place du coeur de Steinunn Sigurdardottir

Amis lecteurs, je ne peux que le dire et le répéter : j'aime la littérature islandaise ! Après ma découverte du Cheval soleil, je me suis trouvée dans l'obligation de lire La place du cœur, ouvrage plus épais de cette même auteur, Steinunn Sigurdardottir. Et je dois avouer que j'ai flirté avec la félicité tout au long de l'histoire ! En place donc !

place

Harpa Eir est une jeune femme qui vient de passer la trentaine. Ce qui la préoccupe c'est sa fille de 15 ans, Edda Solveig, qui file du mauvais coton. Toutes deux vivent à Reykjavik, où affluent racaille et mauvaises fréquentations. Edda est agressive, violente, sort beaucoup et se met à boire, par la même occasion. Le livre commence donc sur un début de voyage, celui entrepris par Harpa, sa meilleure amie Heidur et l'infortunée gamine paumée, vers l'Est de l'Islande. Là-bas, elles entendent échapper au tumulte de la vie de la capitale, aux nombreux déboires, à la perdition inéluctable. C'est comme un instinct de survie que d'emmener la jeune fille vers ces terres lointaines, où elle a grandi autrefois et qu'elle rejette désormais.

Harpa est une femme courageuse, mère célibataire qui a eu cette fille à 15 ans, imposant cette grossesse à sa propre mère. On sent que les schémas peuvent se répéter et que 15 ans est un âge fatidique dans la vie de ces Islandaises non épargnées par l'alcool, le sexe... qui s'imposent bien avant l'âge. Pour ne pas gâcher sa jeunesse définitivement, il est temps de prendre le taureau par les cornes !
Voilà donc nos trois compagnes, à bord d'une fourgonnette, qui filent à toute allure vers cet Est prometteur. Là-bas tout semble possible : qu'Edda retrouve le droit chemin, qu'Harpa se repose après des mois de lutte acharnée avec sa bougresse de fille. Le voyage débute en automne. Mais c'est tout le temps d'un hiver, qu'elles passeront loin de chez elles, qui restera sans doute gravé dans les mémoires, pour ces femmes qui ont encore un parcours énorme à effectuer.

Les paysages défilent et l'Islande parait merveilleuse, parfois bucolique, empreinte de nostalgie, peuplée d'arcs-en-ciel, de lacs en tous genres, d'animaux enchanteurs (mammifères et autres volatiles). La quête d'une vie meilleure passe sans conteste par la beauté de cet environnement calme et paisible. Dans les cœurs c'est le tourment : Edda est grossière, révoltée d'être contrainte à partir, Harpa est quant à elle pleine d'incertitudes sur la portée d'un tel périple. Quant à Heidur, l'amie de la première heure, chauffeur émérite et flutiste hors paire, elle subit la route mais aussi les foudres de ses compagnes qui ne la ménagent pas.
Entre une tempête de sable qui menace d'interrompre le voyage, un pique-nique où les vaches sont les maitresses des prés, des escales hautes en couleurs (Gerti la poule, meneur de la bande d'Edda à Reykjavik, en sera l'instigateur plus d'une fois) on est loin du road trip ordinaire. Mais c'est ce voyage, organisé avec les tripes et le semblant de restant d'humanité, qui marque un tournant dans les vies.
C'est sur l'île d'Andey que le voyage s'achève : Edda est confiée à sa tante. Quant à Harpa, elle séjournera non loin pour se ressourcer tout près d'un lac naturel.

Que j'ai aimé ce livre ! Non seulement parce qu'on se doute, ou du moins qu'on espère, que tout rentrera dans l'ordre. On plaint la mère d'avoir laissé sa fille s'enfoncer dans une telle délinquance. On plaint aussi l'adolescente, qui semble faire les 400 coups justement pour attirer l'attention. Enfin on plaint Heidur, qui s'est engagée à accompagner cette famille désunie, car elle est seule et qu'elle n'a rien à régler dans sa petite vie faite de paillettes. C'est si tranquille d'être postée dans une vie de femme accomplie !
J'ai aimé cette narration dense, parfois pleine de non-dits, de frustrations qui conduisent au mutisme. Car ces femmes on envie de s'en sortir, elles sont prêtes à se relever, à compter les unes sur les autres pour faire table rase du passé.
Il y a des passages très beaux et qui laissent transparaître toute la douleur de l'état présent :

- Elle est où cette maison? demande Edda poliment.
Une fois encore, elle a tourné la page. En fait, il serait préférable qu'elle soit constamment insolente. Ce sont ses volte-face de politesse qui, en fin de compte, posent problème.
Parce qu'elles font naître un espoir stupide. Celui que les choses vont s'arranger. Un espoir aussitôt étouffé. Et cela ne se fait jamais sans douleur. (p. 207)

Comme si elle était morte, comme si elle avait disparu à douze ans, lorsqu'elle était une enfant normale, une petite fille énergique qui rangeait sa chambre et faisait ses devoirs, pouvait discuter sans aucune gêne avec n'importe qui et regardait dans les yeux ses interlocuteurs, qui répondait sans ambiguïté si on lui demandait son âge et quelles étaient ses activités.
La fatalité. Avoir un enfant qui s'autodétruit.
[...] Un enfant qui s'est métamorphosé en monstre ne laisse pas de beaux souvenirs. S'il meurt, son souvenir est repoussant et quelqu'un peut être incriminé pour le tour qu'ont pris les événements. Probablement la mère qui n'a pas su l'élever. La mère qui lui a injecté du sang souillé du péché. (pp. 342-343)

Enfin il y a quelques passages, très drôles, qui sont pour moi de la veine islandaise pur jus :

Je donnerais beaucoup pour pouvoir uriner debout, sans pour autant être un homme. [...]
Uriner en plein air n'a pas été son occupation favorite, mais il règne ici des conditions particulières, et même les gens les plus assurés pourraient se sentir attirés s'ils en faisaient l'expérience : avec l'air marin. Que cela peut être bon, charmant et merveilleux. L'air islandais qui vous fouette les fesses. "A travers les fesses" serait sans doute une expression plus poétique. [...]
Lorsque je me redresse, au terme de cette miction aussi drue qu'abondante digne d'un chameau, j'aperçois mes compagnes investies dans des occupations semblables. Edda s'accroupit derrière un roc et Heidur, derrière un agneau immobile. La scène est picturale. Toutes deux me tournent le dos et urinent en regardant l'intérieur des terres. Pour la forme, je trouve qu'il aurait été plus logique de le faire en direction de la mer. (p. 360)

Car derrière tout l'effroi de la situation, on sent ces femmes positives, jamais à court d'idées. Et c'est charmant de les voir s'interroger sur tout ce décor mais aussi sur cette vie qui parfois leur échappe. Il y a cette Harpa, mère avant sa génération, qui parle à sa propre mère pourtant décédée voilà dix ans. Cette apparition la bouleverse, l'horripile et l'agace car la filiation est difficile à établir. Qui est cette mère, absente de son vivant, qui morte se fait un malin plaisir à donner son point de vue sur tout ce qui se passe?
Pourquoi Harpa est-elle brune et naine alors que tous les Islandais sont roux et élancés? Voilà le genre de questions qui sont des fils conducteurs tout au long du récit. Est-ce trop dévoiler que de dire qu'ils ont de l'importance?
A noter la relative absence des hommes : ils ne prennent pas part à l'équipée, sont évoqués seulement pour leur faiblesse, pour leur bonté naïve ou leur maladresse légendaire. Parfois ils sont utilisés, au détour d'un chemin, et font tâche lorsqu'ils restent trop longtemps dans l'action. C'est un récit de femmes ! Un récit de quête de soi mais surtout un récit où les femmes ont la part belle !
En somme, voilà une histoire à multiples facettes, où beaucoup de mystères doivent être dévoilés pour enfin trouver le chemin de l'apaisement. Autant vous dire qu'on chemine, nous aussi, vers le bonheur !

La place du cœur - Steinunn Sigurdardottir ; traduction de François Emion (Denoël, 2000, 477 p., collection Denoël & d'ailleurs)

Posté par Mélopée à 22:54 - Littérature scandinave - Commentaires [13] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Il faut absolument que je découvre cet auteur dans l'année. Elle me tente énormément.

    Posté par Aifelle, 10 février 2011 à 05:59
  • Je suis aussi amateur de littérature islandaise, j'avais déjà noté le nom de cette auteure et l'ajouter à ma liste des livres à lire

    Posté par Dominique, 10 février 2011 à 09:20
  • Un ehistoire très féminine, si les hommes sont peu présents.

    Posté par Alex-Mot-à-Mots, 10 février 2011 à 13:23
  • ma première rencontre avec cette littérature n'a pas été satisfaisante. Je me suis terriblement ennuyée. Mais ce titre me plait, enfin, surtout ce que tu en dis!

    Posté par choupynette, 10 février 2011 à 16:56
  • Encore un billet super alléchant... comment ne pas noter, hein!

    Posté par Karine:), 12 février 2011 à 04:53
  • Commençé et abandonné (pour des raisons autres que la qualité du livre) il y a des années. Tu me donnes une envie folle de m'y replonger... D'autant plus que j'ai beaucoup aimé "Le cheval soleil" !!!

    Posté par L'or des chambre, 12 février 2011 à 16:05
  • Voilà un ouvrage qui a l'air très intéressant. Autant par l'originalité de l'histoire que par la beauté des paysages...

    Posté par La plume..., 12 février 2011 à 21:59
  • Un nouveau roman de cette auteure que j'aime beaucoup sort bientôt !)

    Posté par cathulu, 22 février 2011 à 12:23
  • Je sais qu'il y a des romans vraiment bien dans la littérature islandaise mais je n'arrive pas à me lancer dans la littérature nordique, je ne sais pas pourquoi... J'ai juste lu Rosa candida et il m'a beaucoup plu.

    Posté par Catherine, 26 février 2011 à 13:51
  • Un livre qui a l'air fort intessant, je ne connais pas Steinunn Sigurdardottir et c'est un commentaire qui me donne envie d'aller plus loin

    Posté par Christine, 03 mars 2011 à 14:31
  • @ tous : Oui Steinunn Sigurdardottir est une très bonne auteur islandaise. Je recommande particulièrement "La place du cœur" même s'il est plus long et peut-être en marge des romans habituels. Vraiment un style à essayer !

    Posté par Mélopée, 03 mars 2011 à 17:30
  • Je commence à lire beaucoup de bien de cette auteur qui je crois était au salon du livre à Paris !
    Je note le félicité de ta lecture !
    Tu le mets en avant de belle façon !
    Bisous

    Posté par Didi, 24 mars 2011 à 22:31
  • quel enthousiasme! je ne connais qu'Indridason, moi...

    Posté par Violette, 06 avril 2011 à 20:39

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