08 avril 2011

Barbara de Jørgen-Frantz Jacobsen

A quoi dois-je de m'être aventurée en de pareils chemins? Si la Scandinavie compte l'archipel des ïles Féroé, je me demandais quel genre de littérature pouvait émerger par là-bas. C'est ainsi que j'ai mis la main sur Barbara, unique chef-d'oeuvre d'un écrivain qui eut une existence éclair (mort à 37 ans).
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Barbara est ce que l'on peut appeler une Carmen des temps modernes. Séductrice et envoutante, elle fascine de par son audace, sa grâce, sa sensualité. A 28 ans, elle a déjà été mariée à deux pasteurs, le troisième à pris la poudre d'escampette avant que l'infortune se répète à nouveau : celle du mari délaissé qui sombre peu à peu dans la folie.
Un nouveau pasteur arrive à Tórshavn, il vient de Copenhague et s'occupera de Vagø, loin de l'effervescence du Port de Tórshavn. Libre d'esprit, intellectuel et indépendant, c'est donc un conquérant gagne les ïles. Dans la population locale tous entrevoient ce qu'il va se passer une nouvelle fois. Barbara, au charme ravageur va jeter son dévolu sur lui.
Tous complotent et craignent la suite des événements à commencer par Gabriel, le cousin de Barbara, qui préférerait qu'elle prenne mari dans le cercle familial (eh oui, cette brute pourrait bel et bien avoir le béguin pour sa cousine). Il y a aussi les parents de Barbara qui assistent impuissants à toute cette débauche de sentiments. Car la jeune femme enchaine les relations sans jamais se fixer. Dépendante de ses instincts amoureux, elle papillonne de l'un à l'autre, flirte légèrement puis revient vers une semi raison avant de retomber totalement dans une passion destructrice.
Ce nouveau pasteur, Monsieur Paul, est donc la cible idéal puisque c'est un parfait étranger et qu'il diffère de Barbara en cela qu'il se met en devoir d'exercer sa fonction consciencieusement, laissant une place plus réduite à l'amour. Enfin, dans les faits c'est effectivement le cas. Le nouveau pasteur parcourt les ïles pour prodiguer voeux et cérémonies, quant à Barbara, elle attend de son côté son heure avec une docilité inhabituelle. Le temps passe, le couple est maintenant loin du Port, des festivités et de la vie culturelle et villageoise qui plait tant à Barbara.
Inutile de vous dire que Barbara est une inconstante. Parfois portée par de violents élans amoureux, elle peut virer d'une minute à l'autre à l'indifférence. Et le pasteur dans tout ça a bien du mal à comprendre ce qui les anime tous deux.
Monsieur Paul qui, tout le jour, avait eu l'impression de se trouver dans les ténèbres, se sentait maintenant inondé de lumière. Celle-ci ne venait ni de l'éclat du bois blanc de la table, ni du linge que cousait Barbara, ni de ses mains éblouissantes, mais de ses yeux qui jetaient un éclat si vif qu'elle devait comme les reprendre après chaque regard. On eût dit qu'ils avaient montré trop d'abandon et qu'ils en avaient honte. (52 p.)
La grande interrogation c'est que Barbara n'y connait rien à la religion et a même l'air de s'en moquer éperdument. Pourquoi met-elle alors un point d'honneur à n'envoûter que les pasteurs?
 
Elle lui tendit la feuile. Les grandes lettres désordonnées dansaient le long des lignes qui montaient vers le coin droit du papier. L'orthographe était douteuse, mais malgré tout c'était lisible. Soudain, cessant de lire, il s'exclame douloureusement :
- Jésus !
Barbara ne comprit pas tout de suite ce qu'il voulait dire. Puis tout à coup, elle rougit violemment.
Barbara, tu ne sais même pas écrire Jésus ! [...]
Elle lui arracha prestement la feuille, s'assit de nouveau et, la langue entre les lèvres, la plume éclaboussante, elle raya violemment son "Gésu" et écrivit au-dessus, sans fautes cette fois. (127-128 p.)
Rien ne sert de dévoiler la suite, même si pour moi Barbara a été un personnage particulièrement horripilant. Tour à tour enjôleuse puis sérieuse, elle frise l'indécence avec ses manières de petite fille aussi intouchable qu'offerte à tous. Elle pourrait volontiers être une rivale si elle sortait du roman car son unique raison de vivre est d'aguicher les hommes les moins enclins à succomber à ses avances.
Mais c'est justement dans ce jeu dangereux qu'on se dit que Jacobsen a été très fort. Il réussit à nous faire détester son héroïne et, en quelques pages, à la fin du roman, à exulter de bonheur sur son sort (et il n'est pas ce que vous croyez). Quoi, j'en ai trop dit? Non point assez car ce roman suit les évolutions tumultueuses de sentiments contradictoires jamais tout à fait domptés. On est à flot et la brise est pour l'instant légère !
Barbara - Jørgen-Frantz Jacobsen ; traduction de Karen et André Martinet (Actes Sud, 1991, 300 p.)

Posté par Mélopée à 11:00 - Littérature scandinave - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

    Je sors d'un livre où l'héroïne m'a horripilée, je n'ai pas envie de replonger pour le moment.

    Posté par Aifelle, 08 avril 2011 à 14:37
  • Ton résumé me font pensé au "Festin de Babeth", un roman très psychologique.

    Posté par Alex-Mot-à-Mots, 11 avril 2011 à 13:26
  • @ Aifelle : Tout pareil que toi. Pour l'instant j'en ai fini des héroïnes horripilantes.

    @ Alex-Mot-à-Mots : Il faut que je me renseigne sur celui-ci. Tu en parles sur ton blog?

    Posté par Mélopée, 19 avril 2011 à 14:38

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