09 août 2011

Famille modèle d'Eric Puchner

Le voilà le premier coup de cœur de l'année et il commence par un ouvrage de la rentrée littéraire prochaine. Comme quoi, il faut tout analyser avec un regard neuf car la surprise peut encore être au rendez-vous.
eric_puchner

Warren Ziller a tout quitté (son Wisconsin, son métier) pour venir s'installer avec sa famille dans la Californie rêvée. C'est qu'il espère faire fortune dans l'immobilier en vendant des propriétés perdues dans le désert. Le hic c'est qu'une décharge pas loin est en train de se construire. Espérant flouer son monde en vendant tout de même les maisons déjà en place, il engage tout l'argent de la famille dans la désastreuse entreprise.
Dans sa course effrénée à l'argent (qu'il espère) facile, il y a les membres collatéraux qui le suivent dans l'aventure. C'est sa famille qui va pâtir en premier lieu de l'inconscience du paternel. Parmi eux, il y a la mère, femme toute puissante et un brin castratrice, qui se sent bien dans le luxe (mais durera-t-il?). Ensuite il y a Dustin, l'aîné de la fratrie, un ado rebelle, accro à la guitare et un brin goujat avec les filles. Puis c'est Lyle, la cadette, influençable et délurée, elle n'a qu'une idée : se faire un nom dans la société. Enfin le petit dernier c'est Jonas, l'extraterrestre de la fratrie, aux idées un peu morbides, aux manies agaçantes et qui s'isole du reste du monde.
D'entrée de jeu on se dit que cette famille, même si elle est loin d'être "parfaite", est en fait comme toutes les familles, avec son lot de petites misères, d'habitudes et de travers. Sauf que tout dérape rapidement vers un joyeux n'importe quoi : Warren (le père) persiste à croire que son investissement dans l'immobilier deviendra rentable et lorsqu'il prend conscience des dommages sur le budget familial mais aussi sur les siens, il est peut-être déjà trop tard.

Je ne veux pas trop dévoiler tous les ingrédients qui pimentent l'action car c'est dans cette totale découverte que j'ai pris le plus de plaisir. Plus on voit la famille s'engluer dans ses problèmes, plus on sent que la chute sera rude. Les enfants sont comme tous les enfants : à tester les adultes, à jouer avec le feu lorsqu'ils sont en groupe, mais ils sont quand même des êtres en construction, avec des rêves, des projets qu'ils comptent bien réaliser.
La trame avance et cette famille Ziller fait peu à peu face à ses difficultés. Elle ne les pallie pas mais prend conscience de son cauchemar américain devenu réalité.

Au pays des oiseaux sous-marins, tout est inversé. Par exemple, les poissons volent dans le ciel et font leur nid dans les arbres. Les sconses sentent aussi bon que les fleurs. Lorsqu'ils se marient, les gens disent : "Je te hais". Le prêtre annonce : Vous pouvez maintenant donner un coup de poing à la mariée. Les filles font pipi debout. Au pays des oiseaux sous-marins, c'est en courant le plus lentement qu'on gagne aux jeux olympiques. L'enfance est le pire moment de la vie ; plus on vieillit, plus on devient heureux. Et puis c'est avant la naissance qu'on va au paradis. Quand quelqu'un meurt, on distribue des cigares. Au pays des oiseaux sous-marins, il y a un proverbe qui dit : "Des chez-soi, on en a par millions". (p. 479)

Ce que j'ai aimé le plus dans ce livre, ça a été le style de l'auteur qui est pour moi incomparable. Il dresse un monde fragile, tenu par des illusions, et se fait un malin plaisir à faire évoluer ses personnages dans des situations qui tiennent du tragi-comique. Car dans la débâcle qu'on observe, on ne peut s'empêcher de rire, d'être sidéré par les réactions des uns et des autres : la mère versant un petit verre d'urine dans le café de son mari (qui la délaisse depuis ces derniers temps... et il y a de quoi !). Plus les personnages sont empêtrés dans leur misérable condition, plus on jubile. Car les pages défilent et avec frénésie on veut savoir jusqu'où toute cette arnaque pourra aller. Et laissez-moi vous dire qu'on n'est pas au bout de ses surprises !
Une plume précise et incisive, racontant un fiasco familial avec brio. Entre l'hilarité et le désespoir, le lecteur a tôt fait de choisir son camp. J'ai été happée de bout en bout (et pourtant il est rare que je ne flanche pas lorsque ça excède 500 pages) et couronne donc ça d'un énorme coup de cœur.
Un grand merci à Anne-Marie (copinaute de lecture chez Libfly) de m'avoir permis de lire ce livre. C'est réjouissant de se sentir bluffé par l'ensemble !
 
Famille modèle - Eric Puchner ; traduction de France Camus-Pichon (Albin Michel, 2011, 525 p.)
 
RL2011b
 

Posté par Mélopée à 17:13 - Littérature américaine - Permalien [#]
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