22 février 2012
Memories of Sand de Frezzato

Quatre nouvelles, quatre histoires sans texte, telle est la construction de cette BD mise en place dans cet ouvrage. C'est un très bel album au format à l'italienne qu'on feuillette avidement, complètement décontenancé par les images, par les formes, par la densité des images. La rose, première nouvelle, est la fleur posée sur le sexe d'une demoiselle, elle-même allongée sur une mini-planète colorée. Un homme vole, plane à toute allure et plonge voire dégringole dans un abime doucereux. C'est la fleur au loin qui lui donne des ailes, quel plus bel atterrissage que de se poser entre ses pétales? Cette escapade parait être sans fin car la terre ne fait pas blocage et que les obstacles sont minces. Il n'y a que la rose qui attire l'homme telle un aimant, passage obligé vers une autre sphère onirique. Rappelons qu'en plus la rose est tout à fait représentative de la fille qui est ici devenue une femme particuliètement voluptueuse.
Deuxième nouvelle, La clef. Une montagne avec un arbre à son sommet, dans son ombre c'est un sanglier monté d'une demoiselle qui siègent. La voilà qui semble actionner un mécanisme et dont la poitrine s'ouvre pour en laisser sortir un petit homme ensommeillé. Il sort une photo qui réveille des souvenirs. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises dans cette histoire à tiroirs où les êtres renferment d'autres êtres miniatures, bien vivants. C'est en somme le jeu des poupées russes où on ne sait pas où s'arrête infiniment petit.
Dans Le parapluie, troisième nouvelle, on change de ton avec des couleurs plus sombres, plus tourmentées. Un homme, tout de rouge vêtu, se balade sur son monocycle. Sur sa route, il rencontre une pluie de cartes puis une jeune femme qui semble attirer les trombes d'eau. Ni une, ni deux, il l'enlève pour la déposer dans la verdure d'une forêt inoffensive. Tout est bien qui finit bien et le parapluie peut lui être laissé au bord de la route.
Dans la quatrième et dernière nouvelle intitulée Le petit cochon, il y a effectivement un cochon, et pas qu'un ! Que font-ils? A quoi servent-ils? Je vous laisse le découvrir. Quoi qu'il en soit, liberté aux cochons !
Cet album m'a procuré d'étranges sensations ! Je n'ai pas pu m'empêcher d'être extrêmement intriguée voire hypnotisée par certains dessins où les personnages évoluent torse nu, chevauchant sangliers ou cochons dans des paysages indéfinissables. J'ai trouvé original le traitement réservé aux êtres, à la nature. au temps et surtout à la symbolique de l'amour. Car en cherchant bien un dénominateur commun, vous verrez que c'est l'amour qui relie les récits bien qu'il prenne des formes variées, tantôt frôlant l'érotisme, tantôt teinté de solitude ou de silence. Les récits nous livrent des dessins se suffisant à eux-mêmes. Le texte aurait été superflu et cela donne à réfléchir sur l'imaginaire toujours plus étendu grâce à la force des illustrations. Par ailleurs, la première nouvelle m'a tout à fait rappelé le film d'animation Des idiots et des anges de Bill Plympton, film où un homme imbus de lui-même se voit pousser des ailes. Et que de chevauchées dans la ville de nuit. (Tout comme le film) j'ai beaucoup aimé !
Merci à
et aux éditions
pour l'envoi de cette très belle BD !
Memories of Sand - Frezzato (Mosquito, 2012, 72 p.)
15 février 2012
Le lanceur de couteaux de Steven Millhauser
Actuellement j'ai la main particulièrement heureuse dans mes lectures. Pourvu que ça dure ! En attendant, voici un récent recueil de nouvelles qui m'a entrainé vers d'étranges contrées d'où je ne suis pas tout à fait revenue. Belle surprise !

Quelle riche idée qu'a eu Albin Michel de traduire les douze nouvelles présentes dans ce recueil épatant ! Car Steven Millhauser a une plume vraiment superbe, ciselée et tranchante qui colle à brûle-pourpoint au nom de l'ensemble. J'ai découvert ici des historiettes où le fantastique n'est jamais bien loin d'une réalité qui se délite dans des nimbes quasi parallèles. Mon attention a été particulièrement captée par la première nouvelle : Le lanceur de couteaux où un public hypnotisé assiste à un numéro de magie hors du commun : les couteaux traversent la pièce et se plantent formidablement, à fleur de peau, une sorte de grâce émanant du lanceur chevronné. Le spectacle vire à la fascination malsaine puisque les proies volontaires saignent parfois, le sourire aux lèvres, hébétées et comme envoutées. Que se passe-t-il? Le faste et les paillettes ne cachent-ils pas un véritable cauchemar?
J'ai aussi beaucoup aimé la deuxième nouvelle où un jeune homme se rend au domicile d'un ami d'enfance l'ayant convié à son mariage prochain. Il est certain qu'il est préférable de faire connaissance avec l'heureuse élue avant les réjouissances.
Sauf qu'arrivé à destination, il s'avère que le fiancé compte s'unir à... une grenouille. Essaie-t-on de berner notre narrateur? Celui-ci feint l'indifférence ou du moins ne montre pas qu'il est complètement perplexe par la situation.
Intérieurement il se questionne, le prend-on pour un sot? Son ami veut-il le mettre à l'épreuve? En s'impliquant dans ce jeu de dupes, il pense être à la hauteur de son compagnon qui pourrait d'un instant à l'autre révéler la supercherie. C'est au premier qui craquera en somme. Sauf que...
Je me dois de vous parler d'une autre nouvelle qui m'a particulièrement captivée. Paradise Park, c'est son nom et pourtant le parc qu'elle décrit est loin d'être exempt de tout défaut. Son propriétaire, Danziker, a de nombreuses idées d'attractions toutes plus folles les unes que les autres. Pour donner libre cours à son imagination, il aménage un second parc en sous-sol où les manèges seront toujours plus impressionnants et les univers toujours plus développés, peuplés de créatures fantastiques et de recoins intrigants. Peu à peu les parcs se multiplient, sur différents niveaux, et les recettes ne font pourtant pas un bond phénoménal, bien au contraire. C'est que certains endroits sont plutôt malfamés car des petites frappes y ont fait leurs quartiers.
J'ai aimé dans cette nouvelle le début, où le parc paraît rayonnant et où son directeur, plein d'ambition, met du cœur à l'ouvrage. Puis la dégringolade de réputation, malgré les inventions toujours plus imprévisibles, m'a quelque part été un peu jubilatoire. On imagine le tenancier s'enfoncer dans son projet de parc ahurissant car il voit les choses en trop grand. Son entreprise souterraine est ce qui a l'air de lui tenir le plus à cœur même si c'est ce qui rencontre le moins de public (il creuse son trou, et c'est le cas de le dire !). La fin est quant à elle remarquable puisqu'elle est comme un bouquet final grandiloquent. Le feu d'artifice, on se le figure parfaitement à la lecture des dernières lignes où le parc est illuminé d'une aura particulière.
En conclusion, même si je n'ai évoqué que trois nouvelles, toutes sont délicieusement oniriques, fantastiques et bien écrites. Il y en a pour tous les goûts : des sorties nocturnes mystérieuses, un mari vengeur, des tapis volants, des automates, un vol en ballon... Le mélange hétéroclite nous entraine dans de nombreuses directions et nous suivons ce conteur de talent qu'est Steven Millhauser avec un enthousiasme grandissant.
Il est dur de dresser une critique d'un patchwork de nouvelles, quoi qu'il en soit c'est une véritable réussite qui séduira de nombreux lecteurs adeptes de rêves et d'évasion.
Un simple mot pour conclure? Merci ! ![]()
Mes copinautes de lien : Clara, Yv, Nina.
Le lanceur de couteaux - Steven Millhauser (Albin Michel, 2012, 304 p.)
10 février 2012
Le fils de Michel Rostain

Je tiens avant toute chose à préciser qu'il n'y a pas de pathos dans ce récit. Ce serait pourtant bien facile de s'apitoyer sur la situation, de larmoyer sur cet événement tragique avec force détails sordides ou tout du moins intimes. Mais le père parle avec beaucoup d'amour de ce rejeton qui a occupé une place immense dans sa vie (c'était un fils unique, brillant et bien dans sa peau) avant de partir brusquement alors que la veille les discussions allaient bon train et qu'ils s'étaient même autorisés dernièrement une sortie au théâtre ensemble, joyeuseté appréciée par tous. Les mots de ce père m'ont touché au même titre que ses émotions retranscrites avec une sorte de pudeur, que toutes les étapes de son deuil : l'annonce, l'enterrement, le retour à un quotidien beaucoup trop morne avec cette prise de conscience de l'innommable. J'ai particulièrement apprécié la fin de l'histoire, presque légère et teintée d'espoir. Elle m'a donné du peps et j'ai trouvé qu'elle faisait un joli pied de nez au destin.
Bon, je ne vais pas le nier, les lignes suivantes et quelques autres m'ont quand même tiré des larmes. Mais c'était "pour la bonne cause" !
Quand on demandait à papa quel était son signe astral, il ricanait. Il disait qu'il se foutait éperdument de connaître son signe du zodiaque, et encore plus son ascendant. Il ajoutait qu'il ne savait qu'une chose, le nom de son descendant : "Lion", moi. Aujourd'hui où je viens de mourir, papa n'a plus rien, ni ascendant ni descendant. (p. 13)
Michel Rostain a obtenu le prix Goncourt du premier roman pour cet ouvrage. Et je confirme, c'est un livre poignant qui mérite tout à fait d'être remarqué ! Il ne s'agit pas seulement d'une réalité (qu'on préfèrerait éloigner le plus possible), c'est aussi un bel hymne à la vie et à la famille !
05 février 2012
Le canyon de Benjamin Percy
Par ce week-end de grand froid, j'avais besoin de me réfugier dans un livre puissant, à la narration intense et pleine de péripéties. C'est chose faite avec ce tout récent ouvrage, Le canyon, qui déferle sur les blogs et remporte déjà des échos très positifs. Quant à moi, je suis emballée, ni plus ni moins !

La famille Caves a un rituel : aller chasser à Echo Canyon, dans l'Oregon. De père en fils, c'est une transmission que celle de partir un week-end entre hommes, isolés au milieu de nulle part. Cette année les choses changent puisqu'un projet immobilier menace de de dénaturer ce lieu préservé. Chez les Caves, Paul (le grand-père) est d'avis de remettre ça : partir une fois de plus avec son fils, Justin mais aussi avec son petit-fils, Graham pour qui c'est une première. Trois générations devraient donc aller de concert pour ce week-end de chasse qui s'annonce rude, dans une nature hostile, où la forêt se fait menaçante et où un danger imperceptible plane. D'un autre point de vue, se place Karen (la femme de Justin) qui reste à la maison en ayant formulé une seule requête : que Graham revienne sain et sauf. N'est-elle pas un peu autoritaire voire tyrannique, cette mère qui ne s'aventure pas hors de la chaleur du foyer? Quoi qu'il en soit, elle poursuit confortablement sa vie, laissant les hommes à leurs affaires de famille mais ayant toujours voix au chapitre tout au long de la narration.
Pour donner encore plus de piment à l'histoire, vient s'ajouter un jeune soldat, Brian, qui est de retour d'Irak et dont les souvenirs le hantent en permanence. Sa reconstruction est longue et difficile d'autant qu'il se sent seul et handicapé. Quel est le lien entre eux deux? Que vient-il faire à proximité? C'est ce qu'il vous est donné de découvrir dans cette histoire palpitante où la chaleur du feu crépitant vient vous bercer tout au long des pages mais où le danger omniprésent vous fait tourner les pages fébrilement, soupçonneux quant au tour que prendront les événements. Mais c'est le paysage et ses acteurs qui rendent la narration intense et à couper le souffle.
Paul se frotte la tête et la barbe avec la serviette avant de la jeter sur un rondin près du feu. "Quelque chose est venu rôder tout près cette nuit. Pas vrai, Boo?" Il s'accroupit à côté du chien, lui serre le cou et l'embrasse sur le museau. "Qu'est-ce que tu sens, Boo Boo? Un raton laveur? Un opossum? Le grand méchant loup?" (p. 164)
La quatrième de couverture m'a tout de suite fait penser aux romans de David Vann. Ayant beaucoup apprécié les deux, je ne pouvais que m'y retrouver dans cette histoire où la bravoure côtoie la peur et où les éléments naturels parfois dépassent de loin la simple expérience humaine. Oserai-je le dire que j'ai préféré le tout récent Percy aux deux raz-de-marée Vann? J'ai trouvé l'histoire étoffée d'une dimension contemporaine avec le sujet de la guerre qui transparait en filigrane dans le récit de Brian. J'ai également appris beaucoup à la vie animale et notamment sur les ours et les serpents grâce aux remarques des trois hommes, testant leurs connaissances les uns les autres. C'était très plaisant de les voir s'affronter dans un bras de fer mais aussi de voir leurs peurs, leurs failles qui se révèlent là où le vernis social n'est plus.
Un grand roman que j'ai dé-vo-ré ! La collection "Terres d'Amérique" de chez Albin Michel recèle de bien agréables trouvailles ! Pas de doute, dans ce cas précis, foncez !
Des avis enthousiastes ont commencé à fleurir comme chez Clara et plus nuancés chez Cuné et Yv .
Le canyon - Benjamin Percy (Albin Michel, 2012, 349 p., collection Terres d'Amérique)




