19 avril 2012

Les larmes noires de Mary Luther d'Anna Jean Mayhew

Ce livre, je l'ai croisé au hasard sur la table d'une librairie. Sa couverture m'a interpelé avec ces deux personnages attendrissants qui semblent regarder vers un même ailleurs. Et en lisant la quatrième de couverture, j'ai tout de suite su que c'était pour moi puisqu'il était question d'un long périple à travers les États sudistes où la ségrégation fait rage. Ça n'a pas été sans me rappeler l'excellent roman de Kathryn Stockett, La couleur des sentiments, et même si la comparaison peut paraitre hâtive, cet ouvrage inconnu m'a laissé présager du meilleur et je crois pouvoir affirmer que je ne m'y suis pas trompée.

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Nous sommes en août 1954 en Caroline du Nord. Jubie, 13 ans, est heureuse puisqu'elle part en vacances avec sa mère, son petit frère Davie, ses deux sœurs Stell (l'aînée) et Puddin ainsi qu'avec la bonne, Mary, que Jubie adore. Tout le monde est heureux de quitter la maison où les relations commençaient à être orageuse entre les parents et les enfants en étaient les témoins directs.
Mary est assise à l'arrière et tient lieu de compagnie et d'aide car le père fait défaut, il est resté à Charlotte pour des raisons obscures aux enfants (c'est après tout une affaire de grands, alors mieux vaut ne pas trop ressasser doutes et interrogations). C'est P'tite Mary (la fille de la bonne) qui s'occupe de lui qui est un peu porté sur la bouteille et ne sait pas gérer la maison tout seul. Pour les hôtes de voyage, il y a une étape à Pensacola chez l'oncle Taylor et ce n'est que le début d'une fuite en avant. Attention aux cahots, la traversée n'est pas de tout repos et on assiste à une délimitation des gens selon leur couleur.

C'est drôle comme certains romans vous happent, vous terrassent - le mot est fort mais le sujet est grave alors il me parait approprié - et vous laissent complètement déboussolé, à la merci d'émotions confuses. Celui-ci m'a plu ! Immensément même ! Je l'ai lu en étant immergée dans l'histoire de cette famille, sentant une menace sourdre mais ne sachant d'où le bât allait blesser. C'est donc avec le cœur suspendu que j'ai vu la narration gagner en intensité et surtout en tension et ai été complètement fauchée par le rebondissement qui touche chaque protagoniste, de près ou de loin. C'est poignant de justesse et ça m'a aussi permis d'intégrer des situations aberrantes, concernant la condition des Noirs, pendant cette période de ségrégation raciale aux États-Unis : ne pas se baigner avec les Blancs, se faire tout petit dans les restaurants, hôtels et autres lieux publics. Je vous en livre un extrait :

Nous prîmes le bus numéro 3 pour nous rendre au centre-ville. Stell et moi nous assîmes sur le banc derrière le conducteur et Mary partit vers le fond. Ses mollets tout maigres dans ses grosses chaussures mauves me faisaient penser à Minnie, la femme de Mickey. Une ligne jaune tracée sur le sol séparait le devant du derrière. Plus loin vers le fond, on devinait les restes effacés d'une ligne plus ancienne. Quand la compagnie de bus s'était rendue compte qu'il y avait bien plus de gens de couleur que de Blancs, ils avaient un peu avancé la ligne. Malgré tout, le fond était toujours bondé. (p. 159)

En définitive, j'ai été bluffée par ce roman en apparence léger puisque le voyage, comme trame de départ, est une joie pour tous les passagers. Seulement, comme dans tout bon roman, rien ne se passe comme prévu ! C'est l'atmosphère pesante qui prend fort à propos le dessus sitôt que les régions traversées sont moins amènes. On sent de l'hostilité envers les Noirs, on se doute que l'équilibre de toute une population ne tient qu'à un fil. C'est terrible et effrayant d'autant plus qu'on se l'imagine du point de vue d'une adolescente dont la bonne fait partie intégrante de la famille.
J'ai aimé les surnoms charmants des personnages : Meemaw pour la grand-mère, Stell, Puddin... on se sent déjà dans une fratrie resserrée où la bonne, Mary, a bel et bien toute sa place.
Oserai-je vous dire que l'auteur de ce roman avait 71 ans lorsqu'elle a signé ce premier roman? Qu'elle nous en donne encore d'aussi fameux, c'est - presque - un ordre !

Les larmes noires de Mary Luther - Anna Jean Mayhew ; traduction d'Anath Riveline (Balland, 2012, 381 p.)

Posté par Mélopée à 23:02 - Littérature américaine - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

  • message reçu, noté ! 71 ans et un premier roman, ça me rappelle une des mes auteure chouchou Mary Wesley.

    Posté par Theoma, 21 avril 2012 à 17:38
  • @ Theoma : Oui c'est surprenant ! Je l'ai appris en lisant les remerciements où elle disait que c'était sans doute un pari risqué de faire confiance à une dame de 71 ans pour une première. En tout cas, ça valait le coup de lui faire confiance.

    Posté par Mélopée, 21 avril 2012 à 19:20
  • Alors si c'est un ordre, ou presque....

    Posté par Alex-Mot-à-Mots, 23 avril 2012 à 18:42

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