27 juin 2012

Je m'appelle Lotte et j'ai huit ans d'Anne B. Ragde

Je découvre la plume d'Anne B. Ragde et j'avoue être particulièrement charmée par cette première expérience car ce roman m'a immergé en plein cœur d'une tragédie du quotidien, j'ai nommé le divorce. Lotte a, comme son titre l'indique, huit ans et est fille unique de parents qui se déchirent. On comprend que le père a quitté la mère pour une autre femme avec qui il s'est installé. Depuis cet abandon de domicile, le père est contraint de se conformer aux exigences de la mère : pas de garde partagée, pas de visite à domicile si l'autre femme est présente...
Lotte, elle, subit la situation avec une étrange clairvoyance. Elle comprend parfaitement la souffrance de sa mère, la lutte pour conserver la seule chose qui lui reste : sa fille. Elle saisit aussi que son père semble accepter ce nouveau départ et, qu'en partant, il a peut-être mis entre parenthèses sa vie d'avant.

9782353151455

J'ai été très sensible au point de vue adopté, celui d'une fillette un peu perdue car bringuebalée ici et là, au gré des disputes "conjugales". Elle est pourtant quelqu'un d'ouvert, de sociable et c'est donc un choc que de s'apercevoir que la nouvelle, du potentiel divorce, provoque l'évitement de ses petites camarades. Nina et Eva Lise, qui étaient avant ses meilleures confidentes, passent maintenant soigneusement leur chemin lorsque Lotte approche. En classe, il n'y a guère que Marit (autre fillette dont les parents ont divorcé) qui lui tend la main. On se dit que cette fillette-là mériterait davantage d'attention et que ce qu'elle emmagasine risque de lui causer un mal-être plus profond, lors de l'adolescence. D'ailleurs, de sa hauteur de petite fille, c'est sa Barbie qui devient une sorte de porte-parole de toutes ces émotions qu'elle ne peut extérioriser. Il y a aussi Betsi, la chienne des grands-parents paternels, qui devient une compagne privilégiée. Ça fend quelque peu le cœur car on voit Lotte évoluer toute seule dans un monde que les adultes auraient dû préserver de toute insécurité. Et pourtant les ombres planent, de plus en plus présentes et l'empêchent de dormir.
Cette courageuse petite Lotte a un grand cœur et a conscience qu'elle doit ménager chaque parent pour qu'un semblant de vie familiale perdure :

Elle n'avait de cadeaux pour aucune des deux femmes. On ne pouvait quand même pas demander de l'argent à la personne à qui on voulait faire un cadeau. L'année dernière, elle avait eu vingt couronnes de son papa et avait acheté du parfum pour sa maman. Et avec les vingt couronnes que sa maman lui avait données, elle avait acheté deux revues sur les armes et la pêche pour son papa, ainsi qu'une boîte de tabac. (p. 203)

C'est ce genre d'attentions qui me l'ont rendu extrêmement sympathique ! Tout comme lorsque sa grand-mère projette de lui acheter de nouveaux vêtements et que Lotte imagine comment les abimer pour ne pas contrarier sa maman qui s'évertue à lui raccommoder ses vieux habits. C'est qu'on sent une tension entre les deux parties de la famille : d'un côté il y a la mère, isolée et malheureuse, n'ayant plus que la voisine, Madame Sybersen, pour se confier. De l'autre, il y a le clan paternel avec, en tête, les grands-parents et l'oncle. Même si Lotte continue à aller chez ses grands-parents, il y a des recommandations d'usage à appliquer : ne pas évoquer la mère, faire comme si de rien n'était, mais ne pas non plus trop évoquer la nouvelle femme et ses deux rejetons. Il y a ces non-dits qui persistent mais aussi ce père absent qui peu à peu lâche la bride pour effacer inconsciemment ce qui a été.

J'ai trouvé la narration passionnante avec une alternance dans le récit : d'une part, la vie chez la mère, faite de solitude et d'habitudes, d'autre part une période de vacances passée chez les grands-parents (paternels). C'est dans l'enchainement des deux qu'on perçoit les difficultés de cette résultante, qu'est le divorce, chez les autres et particulièrement dans l'entourage proche. Je dois bien avouer que les dernières pages m'ont serré le cœur car plus ça avance, plus on est en empathie pour cette petite fille. Un épisode particulier, où elle doit jouer le rôle de l'autre fillette (celle de la nouvelle compagne) m'a paru particulièrement cruel. J'en palissais d'embarras, imaginant comment elle pouvait se sentir niée dans sa propre identité et ça m'a juste été insupportable. Les parents ne se rendent visiblement pas compte de l'impact de ce qu'ils peuvent imposer à leur enfant. Lotte heureusement a de la répartie, un incroyable instinct qui nous l'a fait grandir, bien avant l'âge ! Un récit bouleversant et plein d'humanité !

Merci à Babelio et aux éditions Balland pour ce livre reçu lors de l'opération "Masse critique" !

Je m'appelle Lotte et j'ai huit ans - Anne B. Ragde ; traduction de Hélène Hervieu (Balland, 2012, 240 p.)

Posté par Mélopée à 18:31 - Littérature scandinave - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Une bonne pioche pour cette opération "Masse critique".

    Posté par Alex-Mot-à-Mots, 29 juin 2012 à 14:15
  • J'ai bien aimé sa saga familiale de la ferme des Neshov ... et celui-ci a l'air pas mal non plus !

    Posté par Malika, 03 juillet 2012 à 14:16
  • Bonsoir Mélopée, comme Malika j'ai lu la saga "la ferme des Neshov" tout au moins les deux premiers volumes (pour le 3ème, j'ai calé, j'ai trouvé le propos et les situations assez niaises). Il faudrait que je refasse une tentative pourquoi pas avec ce roman ci. Bonne soirée.

    Posté par dasola, 03 juillet 2012 à 22:37
  • Tu parles bien de ce livre qui me parait effectivement intéressant. Je note, mais pour une période où il y aura plus de soleil pour apprécier un sujet plutôt lourd.

    Posté par Géraldine, 10 juillet 2012 à 22:12

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