16 août 2012

Mon caméléon de Francis de Miomandre

Ce livre-là est un peu tombé comme un cheveu sur la soupe. Il n'était pas prévu au programme mais j'en suis ressortie fascinée car il est venu d'un autre temps mais la finesse d'observation le rend bel et bien intemporel !

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Francis de Miomandre livre dans ce petit récit son expérience personnelle de passionné et d'observateur averti de son caméléon, le dénommé Séti. Grand amateur des bêtes (il a d'ailleurs écrit de nombreux récits mettant en scène les animaux), il eut deux caméléons étant petit mais ceux-ci ont survécu peu de temps en France. Un jour qu'il se promène à Aix-en-Provence, il découvre un étonnant caméléon en passant devant la fenêtre d'un particulier. Complètement absorbé par cette vision, il revient à maintes reprises et parvient à approcher le propriétaire qui finalement le lui confie. C'est suite à ça que vient le lent apprivoisement car cet animal, à l'époque (on est en 1926), est encore fort peu connu dans ses us et coutumes. Plus l'écrivain décrit l'animal, ses agissements, son alimentation, ses couleurs, plus on comprend l'attachement qui unie homme et reptile. C'est écrit avec beaucoup de sensibilité, de justesse et avec un grand respect de l'autre, lui ce petit étranger sur pattes.

J'ai dit qu'en son état habituel, il était vert, d'un beau vert précieux de minéral. Mais quand rien ne le troublait, quand, absolument rassuré, il se laissait aller au simple bonheur de vivre : soit après un excellent déjeuner, soit quand il s'apprêtait à s'endormir dans le creux de notre main, alors nous assistions à un spectacle vraiment merveilleux : il changeait de couleur pour rien, pour le plaisir. On voyait passer sur toute la surface de ses flancs, comme des reflets légers venus de je ne sais quel couchant invisible, des tonalités absolument indescriptibles, qui changeaient sous nos yeux, certes avec lenteur mais cependant de façon insaisissable. C'est de lui, vraiment de lui, du jeu mystérieux de ses couches d'iridocytes que venaient ces nuées, ces nuances ; elles affleuraient à la surface grenue de son petit corps ; elles le vêtaient d'une robe bariolée, ravissante. (p. 53)

N'y a-t-il pas là une splendide description de l'animal? J'ai été éblouie par tant de poésie car le livre est non seulement une fidèle chronique animalière mais aussi une déclaration d'amour infinie à ce petit compagnon de vie qui parvient à surprendre de jour en jour son maître. Car si Francis de Miomandre est intarissable sur son caméléon, celui-ci le lui rend bien.
Je suis, quant à moi, peu touchée par les animaux en tout genre, mais ai grandement apprécié cette expérience de vie où Séti fait figure de fils prodigue, indispensable à la famille. Et il en a subi des épreuves avec son père très curieux et toujours avide d'en découvrir davantage. Ainsi de la nourriture (toujours plus variée pour assouvir un appétit parfois moindre), de la boisson (car ça boit un caméléon !) ou encore de la nage comme le montre le passage qui suit.

J'avais lu, je ne sais où, que les caméléons peuvent nager. Je voulus vérifier si le fait était exact. Il est exact. Mais je vous supplie, lecteur, de ne jamais renouveler cette expérience. Une fois suffit. Séti, introduit (oh ! combien délicatement !) dans l'eau du lac, manifesta aussitôt un déplaisir, que dis-je, une peur intense. Mais il tint bon. Il se gonfla à bloc, pour mieux flotter et faisant force de rames avec ses petites pattes, entreprit de rallier au plus vite le rivage. [...]
Aucun animal n'est aussi émotif que le caméléon. Un rien le bouleverse, et je vis bien non seulement que ce bain forcé n'était pas de son goût, mais encore, qu'il lui avait donné une angoisse terrible. (p. 124)

Je tiens à préciser que ce livre n'est pas nécessairement à destination des fanatiques des reptiles. C'est véritablement une chronique sensible et sensée sur la vie à deux (trois avec la "mère", compagne de l'écrivain), sur l'apprivoisement quotidien, tout cela ponctué d'anecdotes, d'éblouissants passages et de conseils pour les heureux propriétaires potentiels. Ne vous privez pas d'un tel plaisir !

Je crois que je peux remercier le chroniqueur Michel Crépu qui a conseillé la lecture de cet ouvrage dans un bilan littéraire de l'année 2012, dans l'émission La grande table, sur France Culture. Sans lui, je n'aurais jamais mis la main sur ce livre !

Mon caméléon - Francis de Miomandre (L'esprit des péninsules, 1998, 218 p.)

Posté par Mélopée à 12:36 - Littérature française - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Voilà un sujet qui sort des sentiers battus.

    Posté par Alex-Mot-à-Mots, 16 août 2012 à 21:20
  • Ce n'est pas commun et j'aime beaucoup l'écriture. Je le note et n'hésiterai pas à le lire si je le croise. Merci pour ce beau commentaire.

    Posté par Loo, 23 août 2012 à 23:27

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