09 novembre 2012

[Rentrée littéraire] Cinq ciels de Ron Carlson

Il fait bon parfois revenir aux sources et c'est sur ce mauvais jeu de mots que je m'en vais vous présenter un roman de Nature writing, genre que j'affectionne particulièrement.
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Ils sont trois et c'est au cœur de l'Idaho et des montagnes Rocheuses, qu'ils vont apprendre à se connaître. Le premier, Darwin Gallegos, est contremaître d'un chantier colossal qui consiste à construire une rampe de lancement au-dessus d'un canyon pour un show télévisé. Il engage pour mener l'ouvrage un colosse taciturne, Arthur Key, ainsi qu'un petit nerveux nommé Ronnie Panelli. Ceux-ci sont motivés pour trouver du travail et le projet est une aubaine pour eux tous qui bringuebalaient dans une vie mal rangée. Tous sont hantés par leurs petits drames personnels : la perte d'un être aimé, les menus larcins, la solitude. Et c'est en effet trois solitudes qui se rencontrent bien au hasard puisque les deux ouvriers ont été embauchés au détour d'une rencontre. C'est dans une nature comme cadre à la fois impressionnant et imperturbable que les trois hommes vont cohabiter, se familiariser les uns aux autres, se raconter pour surmonter les épreuves passées. Le livre s'inscrit parfaitement dans le nature writing rondement mené car la nature est ici le vecteur d'une (re)construction à la fois matérielle et morale.

Les personnages d'Arthur et Ronnie m'ont fait penser aux emblématiques héros de Des souris et des hommes de Steinbeck (Lennie le colosse bourru et George le compagnon fidèle). Cette histoire d'amitié toute masculine m'a plue car elle prend naissance, en même temps que les fondations, sur des remparts fragiles. Car de parfaits inconnus appelés à vivre ensemble en continu est quelque part risqué. Leurs secrets ne pourraient-ils pas nuire au projet commun? Quelle est véritablement l'implication des trois dans les drames traversés?
Je le répète, car ça me semble nécessaire, la nature est le point d'ancrage de ces relations privilégiées qui se tissent au fil des deux mois qu'ils passeront à l'ouvrage. Le temps passe et la description du grand œuvre prend toute sa place. On suit la progression non seulement du chantier mais aussi des liens et de l'environnement incroyable qui est un décor de choix digne du grand rêve américain. Le style est assez masculin avec une écriture pudique, toute en retenue mais à la fois très concrète : pas de monologues ni d'arrière-pensées, ces gens-là dialoguent et extériorisent. Ils sont alertes et pleins de bonne volonté, c'est donc bien normalement qu'une fine équipe se constitue.

Darwin toucha la tasse de Key avec la sienne et but une gorgée. Les deux hommes restèrent dans les ténèbres muettes. La rivière n'était plus qu'un murmure et le ciel continuait à se peupler d'étoiles. Silencieux sur la mesa embaumant la sauge, ils sentaient la chaleur du whisky dans leur gorge, et pour Key, le silence paraissait une sorte d'équilibre entre une chose et la suivante, un pivot en quelque sorte, aussi solide et important que le poids qui l'accablait. Dans tous les coins du ciel nocturne rempli d'illusions, des satellites fusaient et d'autres lumières se déplaçaient par intermittence. (p. 176)

A travers la trame de la construction, il nous est aussi donné de découvrir les histoires individuelles des uns et des autres à travers les discussions mais aussi les rencontres extérieures. En dehors du chantier colossal, c'est la convergence de leurs opinions mais aussi la richesse de leurs expériences qui rend ce roman intéressant. L'entrelacement nature versus humains rend bien la dynamique d'un effort de conciliation de ce qui est inébranlable et de ce qui pourrait être teinté d'une magie éphémère (la rampe pour le show).

Très bon roman qui ne devrait pas décevoir les lecteurs du Signal qui, comme moi, avaient déjà été charmés.

Livre lu dans le cadre de l'opération Masse critique menée par Babelio.

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8/14

Cinq ciels - Ron Carlson ; traduction de Sophie Aslanides (Gallmeister, 2012, 257 p., coll. Nature writing)

Posté par Mélopée à 13:20 - Littérature américaine - Commentaires [7] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Un fort beau roman, encore meilleur que le signal, à mon avis. Je recommande!

    Posté par keisha, 09 novembre 2012 à 14:11
  • J'ai beaucoup aimé, il est très fort pour les descriptions de nature (je pense entre autres à la descente dans le canyon pour leur partie de pêche, j'avais l'impression d'y être).

    Posté par Aifelle, 09 novembre 2012 à 17:47
  • Bon, moi pour le coup je suis assez insensible au nature writing, quoique j'essaie de m'y initier à l'occasion.

    Posté par A_girl_from_eart, 10 novembre 2012 à 22:13
  • Il faudrait tout de même un jour que je me frotte à cette fameuse nature writting même si, quelque part, j'y crains un peu l'ennui. C'est sans doute un à priori

    Posté par Géraldine, 12 novembre 2012 à 16:30
  • passage

    Petite visite sympa

    bise

    Laurent

    Posté par Laurent, 13 novembre 2012 à 18:14
  • Le signal ne m'a pas laissé un souvenir impérissable, alors celui-ci attendra sûrement la sortie en poche ...

    Posté par Malika, 21 novembre 2012 à 16:24
  • Un bouquin très fort et poignant, nettement supérieur à son précédent ouvrage (Le Signal) qui m'avait beaucoup déçu.

    Posté par Le Bouquineur, 17 janvier 2013 à 08:04

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