29 juillet 2013

La singulière tristesse du gâteau au citron d'Aimée Bender

D'entrée de jeu je dois avouer que je me suis précipitée sur ce livre pour son titre éloquent et, ô combien, intrigant. Quel qu'ait été le contenu, je m'y serais mise car ce titre était un appel du pied à la gourmandise et je ne peux que remercier la traductrice d'avoir conservé l'idée originelle (The particular sadness of lemon cake).
 
 
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Rose Edelstein a 9 ans lorsqu'elle croque une part du fameux gâteau confectionné par sa mère. L'envahit alors un sentiment confus qui reflète la prédisposition d'esprit de sa mère. C'est le vide et un manque qui s'inscrivent dans chaque bouchée jusqu'à l’écœurement. De ce jour où la cuisinière s'est livrée dans son plat comme à livre ouvert, Rose devine les émois, la colère, l'agacement de ces gens qui la nourrissent.
 
L'idée de départ m'a beaucoup plue et me laissait penser que la fillette jouerait de son don pour tourner les situations à son avantage. Mais cette espèce de voyeurisme gustatif la maltraite, elle qui devient cobaye de tous les maux du monde à travers les aliments courants. La solitude s'insinue et Rose ruse pour échapper aux repas de la cantine, aux plats de sa mère criant un vide existentiel.
 
Si c'est la mère qui a déclenché le phénomène avec ce gâteau au citron, c'est aussi elle qui semble la plus désarmée dans la famille. Mariée à un homme peu démonstratif, elle s'exprime aux fourneaux, tâche qu'elle adore. Le père de famille est atypique puisqu'il se fait discret dès le départ (l'anecdote de sa non-venue à la maternité pour les accouchements en est troublante). Comme si l'envie qui sous-tendait était de s'effacer.
 
Il y a aussi le frère aîné, Joseph, le préféré de la famille car surdoué et précoce en tout. Lui qui n'a jamais bien tenu son rôle de conseiller et d'allié a pourtant désinvesti jusqu'à la dernière portion de ce qui semble être la famille. Et s'ensuit incompréhension, silence et tourments intérieurs...
 
Joseph ressemble à une géode - ordinaire à l'extérieur, extraordinaire à l'intérieur.
Je l'ai observée qui s'essuyait les mains. Les doigts agiles et habiles de ma mère. Même à l'époque, j'éprouvais un vrai choc chaque fois qu'elle faisait l'éloge de Joseph. J'étais jalouse qu'il puisse être une géode - une géode ! - mais aussi soulagée qu'il absorbe une grande partie du trop-plein d'attention de ma mère qui, parfois, me donnait l'impression de me noyer dans sa lumière. Cette même lumière que Joseph emportait et pliait dans des parois rocheuses pour y cacher des angles biseautés et acérés de cristal, de topaze et de tourmaline noire.
Il est tout en facettes et en prismes, a-t-elle ajouté. Une surprise géologique compliquée.

Je suis restée devant le plan de travail. J'avais toujours mon train en Lego à la main.

Et papa, il est quoi ?

Ton père... a-t-elle dit en appuyant la hanche contre la table. Ton père est un gros rocher gris, inamovible et résistant. Elle a ri.

Et moi ? ai-je demandé pour la dernière fois, le souffle court.

Toi ? Toi, mon bébé, tu es...

Je n'ai pas bougé d'un millimètre. J'attendais.

Tu es...

Elle m'a souri, a plié le torchon à carreaux bleus et blancs. Tu es un éclat de verre trouvé sur une plage. Tu sais, les verts, les plus jolis. Tout le monde t'adore et veut te garder avec soi.

Il m'a fallu un moment pour ramasser les segments de mon train et des rails avant d'aller les ranger dans ma chambre. C'était un compliment, n'arrêtais-je pas de me répéter tandis que j'entassais les morceaux ; c'était censé te faire plaisir.
(pp. 78-79)
 
J'aime vraiment beaucoup la plume de l'auteur qui fait passer mélancolie, douleur ou simplement douceur de vie. De la tendre enfance de Rose à l'âge adulte de l'envol du cocon, on suit ce carré familial hanté par des non-dits, des soubresauts d'instinct de liberté à la volonté farouche de se retrouver.
 
C'est tout à la fois beau et simple, exagéré et fort juste ! Cela interroge sur sa madeleine de Proust personnelle et sur ce qui fait la richesse de ceux qui nous entourent.
 
La singulière tristesse du gâteau au citron - Aimée Bender ; traduction de Céline Leroy (Éd. de l'Olivier, 2013, 343 p.)

Posté par Mélopée à 17:44 - Littérature américaine - Commentaires [6] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Il est dans ma LAL, j'ai très envie de le lire!

    Posté par Fleur, 29 juillet 2013 à 22:21
  • Ton billet donne très envie de le lire !

    Posté par Midola, 02 août 2013 à 15:08
  • Tu es la première qui me donne envie de lire ce roman. J'avoue que ce titre, ça fait rêver!

    Posté par Karine:), 03 août 2013 à 00:28
  • Comme toi, je ne pourrais pas passer devant un titre pareil sans m'en emparer. Je note, surtout que le contenu semble prometteur.

    Posté par Géraldine, 05 août 2013 à 23:54
  • Tu me donnes envie de découvrir les pouvoirs de ce gâteau au citron.

    Posté par Alex-Mot-à-Mots, 15 août 2013 à 17:38
  • @ Fleur : Eh bien je t'y incite aussi !

    @ Midola : Tant mieux car j'ai été très charmée par cet étonnant roman.

    @ Karine : C'est bien vrai que le titre est tout ce qu'il y a de plus alléchant. Très bonne pioche dans le titre original et sa traduction littérale !

    @ Géraldine : Tout à fait d'accord : le contenu est à la hauteur du titre. Je pense qu'il en séduirait plus d'un.

    @ Alex : C'est quelque part un pouvoir un peu hallucinatoire

    Posté par Mélopée, 15 août 2013 à 21:02

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