12 mars 2015

Mon combat. 2, Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard

Ce livre-ci je l'attendais avec une certaine fébrilité car le premier tome m'avait littéralement conquise. Cette vaste entreprise d'écrire une autobiographie à quarante-et-un ans, de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, avait tout pour me plaire. Et ce second tome ne déroge pas à la règle et est même plus épais (presque deux-cents pages de plus), pour mon plus grand bonheur.

Dans ce volume, Karl Ove Knausgaard aborde ses années de prime euphorie lors de la rencontre avec la mère de ses enfants. Lui, le Norvégien asocial s'éprend de Linda, la Suèdoise bonne vivante imprévisible. Débarquant tout juste à Stockholm, c'est lui qui cherche à la conquérir avant que les rôles ne s'inversent. Puis, par un concours de circonstances, il pourrait habiter dans le même immeuble et ainsi user de tentatives d'approche plus directes. Mais lui est maladroit, encore balbutiant dans ce suédois dont il ne maitrise pas toutes les subtilités, et les rendez-vous virent parfois à l'épique ou au quiproquo.

Karl Ove rend minutieusement les premiers temps faits de passion et de fusion. Mais il parvient également à décrire le lent craquelage des émotions, l'emprise de l'un sur l'autre, le besoin d'espace. Et dans ces temps où les désirs de maternité émergent, le couple fait pourtant face à de grandes difficultés de dialogue qui semblent irréversibles. Linda souhaite que la famille devienne un leitmotiv, une occupation première tandis que lui n'aspire qu'à une chose : écrire et s'isoler. Il a une attitude ambivalente : d'une part il souhaite avoir trois enfants mais de l'autre il déteste devoir s'occuper d'eux (car les trois, ils les aura). Il impose à sa femme une heure quotidienne d'évasion (dans un café, tout seul, il s'accorde de fumer et de lire le journal). Dans un passage il transcrit sans détour et avec machiavélisme comment il aborde ses responsabilités de père : si sa femme se déleste trop, il lui retire son amour et toute son attention. Une sorte de chantage à la liberté, en somme !

On planifia d'avoir des enfants. Sans nous douter un instant qu'autre chose que le bonheur nous attendait. En tout cas en ce qui me concerne. Je ne pense jamais aux choses qui ont uniquement à voir avec la vie comme elle se vit en moi et autour de moi, dans les domaines autres que la philosophie, la littérature, l'art et la politique. Je ressens et ce sont mes sentiments qui déterminent mes actions. (p. 319)

Autant l'homme parait "légèrement" imbuvable, autant l'écrivain est un génie. Je comprends volontiers qu'il ait voulu du temps pour coucher tant de pages car sa vie est une odyssée qu'il aborde avec philosophie et déterminisme. Parler, sur près de huit-cents pages, d'une rencontre amoureuse et d'une vie de couple qui se gangrène a quelque chose de profondément rasoir. Avec Knausgaard, une conversation à la crèche prend tout de suite une dimension savoureuse car il dézingue ses semblables, peut critiquer les mômes et, malgré tout, on l'excuse car la situation le justifie. Comme j'ai aimé l'atelier de gestuelle avec bébé, où il se retrouve avec tout un lot de mamans débraillées et une prof qu'il fantasme !

Tout n'était que douceur et gentillesse, tous les mouvements menus et, pelotonné sur mon coussin, je gazouillais de concert avec des mères et des bébés des chansons qui, par-dessus le marché étaient dirigées par une femme avec laquelle j'aurais volontiers couché. Mais dans cette posture, j'étais complètement inoffensif, sans dignité, impotent. La seule différence entre elle et moi, c'était qu'elle était plus belle, voilà tout, et ce nivellement qui m'avait fait renoncer volontairement à tout ce que j'étais, y compris à ma taille, me rendait furieux. (p. 106)

J'ai tourné à regret la dernière page de ce volume et me dit que quatre autres volumes devraient bientôt me passer entre les mains. Il me tarde d'en apprendre un peu plus sur ce diable de Knausgaard que j'apprécie de plus en plus. Certains diront qu'il en fait trop et qu'il aurait dû garder sa petite intimité pour lui. Moi je trouve qu'il a du courage et qu'il révèle avec brio tout ce que la nature humaine a d'ambigu. Une fois de plus, chapeau l'écrivain ! Avatar von Thomas Miller

Mon combat ; livre second, Un homme amoureux - Karl Ove Knausgaard ; trad. par Marie-Pierre Fiquet (Denoël, 2014, 777 p., coll. Denoël & d'ailleurs)

Posté par Mélopée à 14:57 - Littérature scandinave - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires

    Ca n'a pas l'air trop mélo. Mais 4 tomes, tu n'as pas peur de t'essouffler ?

    Posté par Alex mot a mots, 13 mars 2015 à 10:08
  • J'ai les deux premiers tomes dans ma PAL. C'est pour mes vacances d'été!

    Posté par Marie-Claude, 31 mars 2015 à 18:04

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