19 mars 2012
Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre de Ruta Sepetys
Vous est-il déjà arrivé d'appréhender un livre en sachant pertinemment que vous alliez accrocher, qu'il allait être votre compagnon non-stop quelques heures ou bien quelques jours? Voilà qui présente bien ce roman jeunesse salué comme le meilleur en 2011 selon le magazine Lire.

Lina est une jeune Lituanienne douée en dessin et qui s'apprête à intégrer une prestigieuse école d'art à Vilnius, la capitale. Elle vient de Kaunas, au Nord et c'est donc une perspective particulièrement excitante pour la jeune fille. Sauf que le sort en a décidé autrement et qu'une nuit de juin 1941, elle est déportée ainsi que sa famille en Sibérie. Elle est d'abord séparée de son père dans des wagons à bestiaux différents et doit cheminer ainsi des jours et des jours, alors que les forces s'amenuisent, que la nourriture vient à manquer et que les conditions de voyage sont plus que déplorables. Mais l'espoir de reconstituer sa famille heureuse et unie lui sert de leitmotiv alors, elle, son petit frère (Jonas) et sa mère luttent pour survivre. Première étape du voyage, le camp de travail de l'Altaï où tous sont parqués dans des iourtas avec des autochtones qui les acceptent bien difficilement. Le travail n'est pas de tout repos puisqu'il s'agit pour les uns de couper du bois, pour les autres de creuser des trous profonds (dans quel but?). Toute l'organisation est orchestrée par le NKVD et ses officiers russes sont intransigeants voire sadiques dans le déroulement des tâches. Lina creuse, Jonas coud et il y a aussi Andrius, un jeune homme dont la force de caractère rejoint pleinement Lina. Les enfants ne sont donc pas épargnés et la nourriture est rationnée : une miche de pain et puis c'est tout (et n'ayez pas le malheur de tomber malade, vous n'auriez plus aucune portion). Les gens s'affaiblissent et les nouvelles venant de l'extérieur sont filtrées.
Mais l'itinéraire de cette famille ne s'arrête pas là puisqu'un jour une partie des déportés est condamnée à reprendre la route. Et la destination, pour le coup, c'est le glacial et désert Pôle Nord où les bâtiments se comptent sur les doigts d'une main et où pour survivre il va leur falloir se construire un toit.
Comme je l'ai dit dans la discussion de la semaine, j'ai tout aimé dans ce livre, du titre au contenu en passant par la couverture. C'est un livre fort et poignant qui a été désigné meilleur roman jeunesse de l'année 2011 selon le magazine Lire. Et c'est amplement mérité !
Le récit dicté par une Lina incroyablement mûre et lucide. On est comme pris par la main par cette narration à couper le souffle qui nous fait voyager sur des milliers de kilomètres à travers des paysages fantomatiques et dévastés où la liberté n'a plus sa place. Les personnages sont tous, quelque part, empreints d'un charisme qui nous les rend sympathiques. On a le cœur noué de suivre la mère de Lina forte tout en étant complètement perdue sans son mari. Quant à Jonas, il nous parait déjà avoir le sens du devoir, de la famille et du sacrifice. On se dit que c'est un sacré bonhomme qui a bien du courage ! Et enfin Andrius, c'est un peu la poigne de fer de ce récit, qui tient toujours la barre haute et insuffle de la motivation à tout ceux qui l'entourent.
Vous l'aurez compris, j'ai pris un immense plaisir à suivre ce petit cercle de Lituaniens dans un périple qui semble perdu d'avance. Autant j'avais été désarçonnée et pas spécialement touchée par Purge dont les personnages sont Estoniens, autant les personnages ce cet autre pays Balte qu'est la Lituanie m'ont paru pleins d'humanité, de profondeur et de bonté. C'est qu'au fond, tout au long de cette expérience difficile, subsiste une lueur d'espoir de retour à la vie "d'avant", celle où les hommes n'étaient pas traités comme des bêtes.
Un roman sans aucun doute à mettre entre toutes les mains. Lisez-le puis faites-en profitez votre conjoint, votre entourage... ils vous en sauront gré ! Ce fut une belle claque que ce livre jeunesse car j'avais un a-priori sur le genre (du survol plutôt que du récit méthodique) et celui-ci s'est tout bonnement envolé !
A noter aussi les cartes du trajet en début de livre qui sont particulièrement parlantes car même s'il s'agit d'une fiction, d'autres ont été contraints à cet exil. D'autre part la note de l'auteur en fin de récit apporte une autre dimension, encore plus réelle et douloureuse. Les déportations par la NKVD ont été le lot commun de nombreux Baltes en cette année 1941. Voilà une part d'Histoire que j'ignorais mais la lacune est comblée avec ce récit juste et sensible.
Quelques liens pêle-mêle : Canel, Mr Canel, Emmyne, Méloé, Mélo et bien d'autres.
Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre - Ruta Sepetys (Gallimard jeunesse, 2011, 423 p., collection Scripto)
03 juin 2011
Les trois lumières de Claire Keegan
Oyé oyé jeunes gens ! Si je m'empresse de vous déposer la critique de ce livre c'est que je l'ai dévoré et, par la même occasion, adoré ! En cent pages, on se plonge dans cet espèce de conte et le grand "inconvénient" c'est qu'on ne peut pas le reposer avant de l'avoir fini. C'est donc à 1h du mat' que j'ai achevé ma lecture, fatiguée mais heureuse d'avoir passé un si bon moment !
L'histoire débute sur le trip entrepris par un père qui emmène sa fille dans u
ne ferme du Wexford, au fin fond de l'Irlande rurale. Ce n'est pas un voyage initiatique (quoique !) puisque la fillette doit rester quelques temps chez des gens qu'elle ne connait pas. Sa mère est enceinte et on comprend donc que c'est un peu de répit que cette bouche de moins à nourrir. Voilà donc la fillette fraichement débarquée chez de parfaits inconnus qui l'intègrent immédiatement à leur quotidien entre les travaux que nécessite la ferme et les loisirs annexes (cartes, shopping).
Ce couple, un brin taciturne, les Kinsella l'apprivoisent peu à peu (et réciproquement). Comment se fait-il qu'une si petite fille soit confiée à des gens habitant si loin de chez elle? Est-ce un présage que l'oubli de son père de lui déposer son bagage?
La fillette change, grandit et devient moins peureuse. C'est une fine observatrice qui se nourrit de son environnement : de la nature, de ces gens bienveillants qui l'accueillent sans sourciller. On se plairait à la voir adoptée par cette nouvelle famille qui pourtant n'a rien demandé à personne.
Certains détails sont pourtant troublants : les vêtements dont elle se trouve affublée, la manière qu'on a de lui proposer des sorties incongrues et non forcément adaptées à son âge. Y a-t-il des secrets dans cette maisonnée si chaleureuse?
Elle m'emmène dans la maison. Il y a un moment très sombre dans le couloir ; alors que j'hésite, elle hésite avec moi. Puis nous passons dans la chaleur de la cuisine où il faut que je m'assoie, que je me mette à l'aise. Sous l'odeur de pâtisserie, un désinfectant, un produit javellisé pointe. Elle retire du four une tarte à la rhubarbe qu'elle pose sur le plan de travail pour la laisser tiédir : du sirop bouillonnant prêt à déborder, de fines feuilles de pâte sculptées dans la croûte. Un courant frais souffle par la porte mais ici tout est chaud, tranquille et propre. De grandes marguerites sont immobiles comme le grand verre d'eau dans lequel elles se dressent. Il n'y a trace d'enfant nulle part. (p. 14)
Quelle merveille que ce petit livre ! Le mot qui me revenait sans cesse ce matin en essayant de le qualifier c'est "mignon". Car oui, le texte est adorable, il coule avec une douceur exquise et on se plairait presque à se le faire lire pour bien l'intégrer. J'hésite d'ailleurs à le relire en langue originale.
J'ai aimé ce personnage de petite fille bringuebalée d'une maison à l'autre, sans autre choix que d'accepter et de se forger son propre caractère. On voit les adultes comme elle pourrait les voir : énigmatiques, encombrés par leurs zones d'ombre et c'est quelque part un soulagement que d'évoluer avec cette fillette candide et pleine de rêves.
J'ai aimé la prose très poétique et cette façon de raconter une histoire comme une tranche de vie. Cela a beau être cent pages, elles sont tout à la fois : denses et prometteuses, aérées et trop vite achevées.
Le prochain livre a intérêt à être à la hauteur car cette escale irlandaise a tout d'un joli coup de cœur !
Et je ne suis pas la seule à être élogieuse puisqu'il semblerait que la Toile s'emballe pour ce petit roman. La preuve chez Clara, Jérôme, Leiloona et bien d'autres !
Les trois lumières - Claire Keegan (Sabine Wespieser éditeur, 2011, 100 p.)
06 décembre 2010
Le petit livre des gros câlins de Kathleen Keating
Qu'il est bon avec un temps pareil de se plonger dans un petit livre si doux et attendrissant !

L'auteur,
psychologue de la communication au sein des familles et entreprises,
est là pour nous rappeler les bienfaits de ces petits gestes qui peuvent
nous paraître insipides, j'ai nommé les câlins.
Les
scientifiques sont d'accord : les câlins agissent miraculeusement sur
notre bien-être physique et notre équilibre affectif. Ils rendent
heureux, sèchent les larmes, donnent confiance en soi, apaisent les
tensions, évitent les insomnies, ralentissent le vieillissement,
facilitent les régimes...
Un vrai remède anti-crise,
anti-stress, anti-morosité que ces câlins qui ne nécessitent qu'un peu
de temps et une paire de bras ouverte à l'autre. C'est vrai qu'on a tôt
fait d'oublier qu'une manifestation de tendresse peut jouer pour
beaucoup sur l'estime, l'affection que l'on montre et le soutien que
l'on témoigne.
A travers de petits textes tout simples (dans le bon
sens du terme) et des illustrations, là aussi sommaires, on en vient à
s'attarder sur les bons vieux câlins qui ont fait toutes leurs preuves :
le câlin inter-générationnel, le câlin entre amis, le câlin entre
amoureux...
On sourit à imaginer les situations, à se prendre à rêver
d'un câlin surprise, d'une interaction sur le vif et sans
préméditation. Certains passages m'ont fait sourire car on s'y retrouve
tous dans ces câlins à tout va, dans ces subits moments d'échange avec
l'autre.
Je remercie mon amoureux pour ce petit cadeau qui a fait
un bien fou à mon cœur. Car oui en plus de les faire, les câlins ça se
dit, ça se décrit, ça s'épilogue et ça peut même se retourner contre
vous
. Cessons de garder nos réserves et prescrivons à tous les stressés, à
tous les malades de cette fin d'année un bon câlin réconfortant qui vous
redonnera santé et quiétude.
Quant à moi, à force de regarder les
illustrations, de tergiverser autour des paragraphes, mon imagination a
pris le pas et je me sens bien capable d'inventer encore de nouveaux
câlins pour mes proches, des plus surprenants aux plus audacieux.
Vivement Noël et vive la famille !
Le petit livre des gros câlins - Kathleen Keating (Editions Points, 2007, 87 p.)
30 avril 2010
Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer
Ce que je suis heureuse de vous parler de ce livre que je n'ai pu lâcher car il est captivant de la première à
la dernière page ! Pour preuve, je l'ai achevé hier (après une micro journée de lecture... et encore s'il n'y avait pas eu le boulot...) et c'est même avec
une précipitation sans précédent que j'ai dévoré l'ouvrage.
L'histoire,
car c'est tout de même l'essentiel, retrace l'échange de mails d'Emmi,
jeune femme "mariée et heureuse" - c'est elle qui le dit - avec un
sombre inconnu du nom de Léo. Leur rencontre virtuelle a lieu car Emmi,
souhaitant se désabonner d'un magazine, se trompe d'adresse mail. De
cette erreur de destinataire nait une correspondance pleine de douceur,
de rêve et où la barrière de l'immatériel devient un formidable vecteur
d'émotions humaines. Car Léo semble avoir le même âge ou presque - les
questions terre à terre sont vite écartées -, semble avoir la même
sensibilité. De plus notre interlocuteur mystère est disponible,
prévenant, plein d'humour et de répartie. Emmi se prend donc au jeu et
débute un étrange rituel ponctué de mails, de pensées et d'échanges de
plus en plus à fleur de peau.
On savoure la dynamique qui
s'instaure avec des pépites de mails qui donnent le sourire.
Les voisins s'occupent de Jukebox. Jukebox est
notre gros chat. Il ressemble à un Jukebox, mais ne passe qu'un seul
disque. Et il déteste les skieurs, donc il reste à la maison.
(p.59)
En fait tout l'intérêt de ce livre réside dans
l'attachement qui devient de plus en plus fort au fil des mails. Emmi,
d'abord réservée et plutôt cynique, devient une correspondante piquante
et pleine d'entrain. Quant à Léo, c'est l'homme idéal par excellence :
pas tout à fait remis de sa dernière rupture, il prend les choses avec
philosophie et mène sa vie tambour battant.
Je ne peux que dire que ce
livre s'est révélé être un coup de cœur - et coup de cœur énorme même -
car je m'y suis reconnue, car j'ai pu m'identifier à cette Emmi en
quête de quelque chose, de distraction ou de nouveauté. Mais comment ne
pas succomber au charme de ce Léo qui a plus d'un tour dans son sac, qui
porte le masque à merveille, qui use d'inventivité pour toujours rester
l'intriguant et mystérieux jeune homme de la boîte mails.
Et maintenant c'est à vous, écrivez-moi, Emmi. Écrire,
c'est comme embrasser mais sans les lèvres. Écrire, c'est embrasser avec
l'esprit. (p. 136)
Je ne voudrais pas dévoiler
toutes les ficelles du livre car j'ai pris un plaisir si intense à
écarquiller les yeux au fil du récit que je voudrais garder moi aussi un
certain masque sur les suites de l'affaire. Beaucoup de questions
restent ainsi en suspens pour vous - ô vous, heureux futurs lecteurs -
comme le dénouement final, comme les sentiments respectifs de l'un et de
l'autre, comme la bienséance qui semble rester en filigrane de
l'intrigue.
Je suis sous le charme de ce livre ! (... et je suis pas la première de la blogo !) Je l'avais repéré
dans La librairie francophone avec un avis
déjà très positif d'une des libraires mais là je peux le dire, ce livre
est un bijou. On voudrait recevoir dès demain la réponse d'un
interlocuteur aussi loquace que Léo, on voudrait avoir toute cette magie
d'échanges furtifs et surtout on rêverait de lire quelques pages en
plus. Car ces deux personnages sont les témoins d'une nouvelle ère,
celle du numérique, celle où tout est possible et où l'inattendu a
toujours sa place.
Merci à Aifelle ma prédecesseuse de livre voyageur pour son gentil mot, merci surtout à Clara d'avoir mis ce livre en circulation. Il va me falloir du temps pour sortir de cette bourrasque venue du nord.
Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer (Bernard Grasset, 2010, 348 p.)
16 avril 2010
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer
Voilà un livre que j'avais acheté avec empressement lors de sa sortie
(en grand format en plus) et que j'avais laissé de côté. C'est lors de
sa sortie en poche que je me suis dit qu'il fallait prendre les choses à
bras le corps car ce livre, je le savais, était fait pour moi. Après
tout le bruit qui a suivi sa parution (la mort de son auteur,
l'achèvement par la nièce de celle-ci), les nombreux commentaires sur
les blogs, je suis finalement passé après la tempête pour me faire mon
propre avis. Sitôt ouvert, sitôt dévoré et voilà un livre frais qui est
tombé à point nommé.
Juliet est une trentenaire anglaise,
célibataire de surcroit (on la verrait formidablement en
vieille petite bonne femme toujours une tasse de thé à la main) qui a
achevé son premier livre et peine à trouver l'inspiration pour le
second. On la suit mener les débats avec son éditeur d'ami, la sœur
dudit éditeur (amie de la première heure) afin de se remettre au
travail. En pleine promotion de son dernier livre on la sent perdue sur
la suite, implorant le ciel de lui donner matière à réflexion.
Arrive
un jour une lettre d'un habitant de Guernesey (Dawsey)
cherchant à se procurer le livre d'un de ses auteurs phare (il
possédait un ouvrage ayant appartenu à Juliet d'où cet envoi). Une bouée
à la mer que cette missive qui arrive presque par hasard jusqu'à
Juliet. Décrivant le pourquoi de son intérêt pour l'auteur qu'il
découvre, il en vient à parler de son appartenance au cercle littéraire
des amateurs d'épluchures de patates. Intriguée par l'originalité de la
demande, par la provenance et par cet expéditeur curieux, notre Juliet
se prend à lui répondre, à poser des questions, à montrer elle aussi un
vif intérêt pour ce concept de club littéraire réunissant une vingtaine
de membres. De là se noue une correspondance à bâtons rompus entre notre
écrivain londonienne et son interlocuteur anglo-normand. Mais les
échanges, très fréquents et de plus en plus sincères, laissent place à
tout un cercle d'amis. Car ce n'est pas seulement le dénommé Dawsey qui
prend part à l'échange de lettres, peu à peu entrent en scène les autres
membres de son cercle littéraire.
Avec cette intimité qui
s'instaure, ce climat de confiance malgré la barrière géographique,
Juliet en vient à espérer faire naître quelque chose de ces liens qui se
nouent. Faut-il expliquer que le contexte historique est la
suite immédiate de la guerre 39/45? Faut-il dire que l'île de
Guernesey a vécu dans la peur et sous l'occupation allemande pendant
toute cette période? Est-il nécessaire d'ajouter que tous les membres,
marqués par toutes les atrocités dont ils ont été témoins, ont créé le
club littéraire justement pour outre-passer le manque de liberté? Car
oui, le club littéraire est né d'une sorte de coïncidence, d'une
coalition entre des habitants esseulés, terrifiés et affamés. Le
principe est simple : on mange ensemble et on parle à tour de rôle d'un
livre, on s'offre la possibilité d'échanger des points de vue à la lueur
d'une bougie, lorsque tout le monde tremble.
Juliet découvre
"l'organisation secrète" avec une pointe d'admiration, avec une franche
curiosité qui ne cesse de se développer au fil des lettres. Apprendre
l'opinion de chaque membre, voir les diverses positions des uns et des
autres pour en comprendre la nécessité d'un tel cercle, voilà de quoi
enrichir l'opinion d'une Juliet qui était jusque là assez casanière et
ignorante des autres et de l'Histoire.
La première partie du
livre retrace la correspondance entre un cercle ligué dans la vie mais
ligué aussi dans les échanges épistolaires. La seconde partie du livre
est consacrée aux lettres de Juliet, qui s'est déplacée à Guernesey, et
qui relate ses dialogues directs avec les habitants à son éditeur.
Car
se rendre sur place aura été une libération et une prise de conscience
qui la mènera à réfléchir sur elle-même, sur le sens de sa vie, sur la
direction que devrait prendre son prochain roman et sur l'isolement subi
par ces hommes devenus ses amis.
C'est un livre qui m'a
épaté (malgré son apparente simplicité de style, de
vocabulaire), que j'ai trouvé très bien construit et dynamique de par sa
structure épistolaire. Ces nombreux héros qui prennent corps deviennent
si humainement émouvants qu'on en viendrait presque à vouloir soi-même
recevoir une lettre d'un parfait inconnu, conteur d'un jour. Et cette
Juliet on l'envie, on la voit évoluer, s'ouvrir au monde, avoir soif de
connaissance. C'est si plaisant ce désir de vivre qu'on ne peut que,
dans une certaine mesure, regretter la mort de l'auteur qui nous a fait
prendre un bon bol d'air dépaysant très british.
Lecture lue dans le cadre d'une lecture commune sur la blogo avec Maijo, Liza_Lou, Marie L. et aBeiLLe. Je crois que d'autres se sont jointes à nous mais je n'ai pas le récapitulatif complet même si j'ai vu beaucoup de billets passer' aujourd'hui. Merci à vous pour m'avoir enfin boosté afin d'entreprendre cette lecture.
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates - Mary Ann Shaffer & Annie Barrows (Nil, 2009, 390 p.)
21 février 2010
Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline
Avant d'en faire la lecture je savais que ce livre était sujet à des opinions très contrastées dues aux tendances antisémites de Céline qui ont fortement entaché ses écrits. Mais ce livre
mérite une appréciation toute personnelle, une réflexion bien en amont
du qu'en-dira-t-on, des rumeurs et autres préjugés véhiculés jusque-là.
Ferdinand
Bardamu c'est notre anti-héros, c'est l'incarnation du vice et de la
faiblesse mais c'est surtout un bien digne représentant de l'espèce
humaine. Lâche quand il s'agit de se battre pour la Nation, d'humeur
renfrognée quand il s'agit de partir en "exil". Loin du front, il fuit
sa mère avec qui il entretient des rapports conflictuels et s'engage
pour l'Afrique dont l'exotisme lui laisse à penser à une échappatoire
au soleil.
D'aventure en aventure, les péripéties s'enchainent
et Ferdinand est un intrus partout. Il gagne le nouveau continent
porteur de l'American dream et se laisse transbahuté dans une vie de
débauche et de petit pauvre des bas quartiers.
Mais le pain est
toujours meilleur ailleurs alors la nuit s'étire jusqu'en France où
notre héros exerce maintenant l'enviable métier de médecin. Peu
respecté, en tâtonnement dans sa vie sociale, Ferdinand s'emploie à se
faire un nom et une clientèle. Son périple s'étend à Toulouse et la
quête d'une installation sereine s'éloigne car tous lieux semblent
évocateurs d'une certaine représentation de la bassesse de population.
Et
les femmes valsent dans sa vie comme des oiseaux de mauvais augure :
Lola, Musyne, Molly... qui ne sont que des apparitions fugitives, des
réhausseurs de dignité.
Enfin, il y a le fameux Léon, surnommé
Robinson, qui est un compagnon de virée, un confrère d'infortune qui
semble lié comme un aimant à une destinée funeste.
Quel œuvre
magistrale ! C'est splendide de descriptions finement ciselées et
originales. Point d'ennui, tout est bon pour rire sur les petits
travers du quotidien : des femmes rondelettes hantant les pâtisseries à
celles vénales et profiteuses. C'est un bel exercice qu'a réalisé Céline, un portrait truculent du genre humain dans tout son égoïsme et sa noirceur.
Il
est des âmes qu'il est bon d'exposer au grand jour et c'est en
fomentant une échappée dans la nuit profonde que les êtres paraissent
plus petits et miséreux.
Qu'ai-je aimé? D'alterner entre sourires et
tristesse, d'être surprise par les tournures, par les images et autres
figures de style toutes aussi renversantes les unes que les autres. Je
ne suis pas d'accord pour qualifier ce livre de vulgaire classique
empli de stéréotypes, car la dimension est bien au-delà et on
remercierait volontiers Céline de nous terrasser sous cet obus.
Il
dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ça serait
pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les
bons des méchants. (p. 160)
Il transpirait des si grosses gouttes que c'était comme s'il avait pleuré avec toute sa figure. (p. 496)
En résumé, un livre qui reste dans les esprits et qui donne envie d'en découvrir un peu plus sur cet auteur fortement décrié mais qui a des qualités littéraires incontestables !
Pour d'autres avis, allez voir chez Wictoria qui a fait un très bon billet, chez Kastor, chez Moineau, chez Lillounette, chez Roxane, chez Julien, chez Thom, chez Milou, chez Hank entre autres. Des critiques très complètes et assez unanimes sur la valeur de cette pièce maitresse.
Voyage au bout de la nuit - Louis-Ferdinand Céline (Gallimard, coll. Folio, 2008, 505 p.)
23 janvier 2010
Splash de Sheila Kohler
Nous sommes en Afrique du Sud à une époque
indéfinie mais qu'on imagine être le début du XXème siècle. Quant à
l'endroit où l'action se situe précisément, on sait juste que c'est un
pensionnat de jeunes filles isolé sur une île perdue au milieu de nulle
part.
Dans cet internat, une vingtaine de fillettes sont laissées
à la surveillance de tuteurs car les familles ne peuvent plus subvenir
à leur éducation. Et parmi ces maîtres omniprésents il y a Miss G.,
professeur de natation, qui a une certaine aura sur le groupe
constitué. Celle-ci, aventurière et imprévisible amène les filles à se
dépasser : à se lever la nuit pour aller nager, à s'entrainer encore et
encore sous le soleil de plomb. C'est une femme indépendante qui
gouverne avec poigne ces adolescentes laissées pour compte : elle les
fascine tout autant qu'elle la craignent.
Car Miss G. fume
délibérément, ne mâche pas ses mots et ligue l'équipe de natation,
forcée d'éviter les autres pensionnaires. Arrive Fiamma, une jeune aristocrate italienne
qui, contrairement aux autres, a tout pour elle : elle est belle et
élancée, elle est riche et est sous la protection de son père
souffrant. Mais plus que tout, elle est immensément douée en natation
et se détache des convenances et des règles établies pour mener sa vie
en solitaire. Miss G. est fascinée par cette inconnue désinvolte et
presque insolente. De plus en plus en marge des autres, elle tente
d'autant plus de l'approcher et de l'élever au rang de modèle.
En
voilà un livre coup de cœur qui a complètement éclipsé ma lecture
précédente. Ce livre es
t fascinant car on comprend on ne peut mieux le
revirement de situation entre une Miss G. sur son piédestal,
dominatrice et contestataire qui peu à peu s'incline afin de gagner
celle qui lui échappe.
J'ai aimé la psychologie du groupe des filles
: le rejet, les mauvais coups pour exclure l'intruse Fiamma et cette
irrépressible jalousie qui cède rapidement la place à la haine. Je ne
sais pas si vous connaissez le dessin animé Princesse Sarah,
mais le personnage de Fiamma m'a vraiment fait penser à ce personnage.
Quoique Fiamma ait l'air hautaine et complètement en dehors des
préoccupations des autres filles...
Par moment elle peut sembler
antipathique car elle ne cherche pas à prendre sa place, son statut de
dernière arrivée et de petite riche lui laisse le confort de rester en
amont. Et c'est la rivalité entre filles et ce déséquilibre créé par
l'attention projetée sur Fiamma qui va déclencher le début des franches
hostilités.
Un livre très, très
bon... qu'on lit avec plaisir,
dont on tourne les pages sans s'en rendre compte et pour lequel la
déception est au rendez-vous lorsqu'arrive la dernière page. Je l'ai lu
suite à son adaptation en film avec Eva Green, que j'ai vue et adoré récemment (les photos en sont extraites).
Et le voilà le deuxième coup de cœur de l'année !
Elle
aimait nager parce qu'on l'avait trouvée près de l'eau, disait-elle, en
tout cas, c'est ce que lui avait raconté le vieux domestique - un grand
conteur. Il était en train de nettoyer les cabanes près du lac, quand
un cri avait retenti. Il avait craint qu'un paysan ne soit en train de
noyer un chat [...]. Mais au lieu de cela, il avait trouvé un
nouveau-né dans un panier. "[...]Dans mon châle, il y avait un billet
de ma mère où était écrit : "Je te rends ce qui t'appartient", nous
dit-elle de son ton placide. (pp. 87-88)
Splash - Sheila Kohler (Gallimard, 2001, Coll. Haute enfance, 246 p.)
20 décembre 2009
Belle du seigneur d'Albert Cohen
Que je vous dise d'abord que Cohen est pour moi un mentor. Je l'ai découvert avec Belle du seigneur et en ai été si charmée que j'ai enchainé sur le champ avec Le livre de ma mère et Les valeureux (critiques à suivre)
Résumé : 
Ce livre est un hymne à l'amour, celui qui est fantasmé, celui qui ne peut perdurer.
Ariane est une jeune femme mariée mais prostrée dans une vie banale qu'elle n'a pas choisie. Solal est le supérieur hiérarchique de son mari, c'est un jeune homme envié de tous tant pour son ascension professionnelle que pour son physique irréprochable. Quand ces deux-là se rencontrent, la magie opère sur le champ, la relation se noue fusionnelle, toute autre société est bannie. Les jours passent, la passion rend ces deux êtres éperdus, voués à la perfection sentimentale toujours renouvelée. La description des rapports humains et la complexité des sentiments sont admirablement décrites dans cette histoire idyllique.
Monsieur Cohen, vous avez tout compris à l'amour et cette crainte qui se manifeste rapidement de moins aimer vous semble familière. Que de passages sublimement menés comme celui cité ci-après !
Ce fut une véritable jouissance d'assister à cette mise en scène de l'amour sublimé, à ces mascarades où deux cœurs brisés de trop aimer laissent place à un dénouement bouleversant les préjugés. L'amour doit-il faner ?
Le passage qui suit est juste l'un des plus beaux selon moi !
Passage préféré : Tu l'aimes et tu veux qu'elle t'aime, et tu ne peux tout de même pas aimer un chien parce qu'il vaut mieux qu'elle ! Eh bien alors séduis, fais ton odieux travail de technique et perds ton âme. Force-toi à l'habileté, à la méchanceté. [...] Tu n'es pas encore enraciné et des méchancetés trop marquées la repousseraient. Il leur reste un peu de bon sens au début. Par conséquent, du tact et de la mesure. Se borner à lui faire sentir que tu es capable d'être cruel. [...] Elle sera indignée, mais son tréfonds aimera. Lamentable de devoir déplaire pour lui plaire. Ou encore un masque subitement impassible, des airs absents, une surdité soudaine. Ne pas répondre par distraction feinte à une question qu'elle te pose la désarçonne mais ne lui déplaît pas. C'est une gifle immatérielle, une ébauche de cruauté, un petit plain-pied sexuel, une indifférence de mâle. De plus, ton inattention augmentera son désir de captiver ton attention, de t'intéresser, de te plaire, la remplira d'un sentiment confus de respect. Elle se dira, non, pas se dira, mais vaguement sentira, que tu es habitué à ne pas écouter toutes ces femmes qui t'assaillent, et tu seras intéressant.
[...] Qui est cruel est sexuellement doué, capable de faire souffrir, mais aussi de donner certaines joies, pense le tréfonds. Un seigneur quelque peu infernal les attire, un sourire dangereux les trouble. [...]
Donc, pendant le processus de séduction, prudence et y aller doucement. Par contre, dès qu'elle sera ferrée, tu pourras y aller. Après le premier acte, curieusement dénommé d'amour, il sera même bon, à condition qu'il ait été réussi et approuvé avec enthousiasme par la balbutiante pauvrette, il sera même bon que tu lui annonces qu'elle souffrira avec toi. Encore transpirante, et contre toi collante, elle te répondra alors que peu lui importe, que la souffrance avec toi ce sera encore du bonheur. [...]
Lorsqu'elle est entrée en pleine passion, donc cruautés ouvertes. Mais dose-les. Sois cruel avec maîtrise. Le sel est excellent mais pas trop n'en faut. Par conséquent, alternances de duretés et de douceurs, sans oublier les obligatoires ébats. [...]
Ne renonce jamais aux cruautés qui vivifient la passion, et lui redonnent du lustre. Elle te les reprochera mais elle t'aimera. Si par malheur tu commettais la gaffe de ne plus être méchant, elle ne t'en ferait pas grief, mais elle commencerait à t'aimer moins. Primo, parce que tu perdrais de ton charme. Secundo, parce qu'elle s'embêterait avec toi, tout comme avec un mari. Tandis qu'avec un cher méchant on ne bâille jamais, on le surveille pour voir s'il y a une accalmie, on se fait belle pour trouver grâce, on le regarde avec des yeux implorants, on espère que demain il sera gentil. (pp. 328-330 de la collection Folio Gallimard)
Ne m'en voulez pas si, à l'avenir, je classe les écrivains belges, suisses ou luxembourgeois (quoique je ne pense pas avoir lu de ces derniers) en littérature française, c'est purement intentionnel.
L'ont lus : Grominou, Lucile, Sylvie, Céline, Romanza, Nicolas, Thom, Deedee et une réfractaire à la plume de Cohen Kalistina (parce que tous les avis sont constructifs). Mais pour moi ça reste un 10/10 !
Belle du seigneur - Albert Cohen (Gallimard, 1979, 845 p.)
14 décembre 2009
Avis de tempête de Susan Fletcher
Moïra
approc
he la trentaine et débute le récit en se confiant à sa soeur,
d'une dizaine d'années plus jeune. Tout semblerait normal voire banal
excepté le fait que son interlocutrice, Amy (sa soeur) ne répond pas,
et pour cause, puisqu'elle se trouve plongée dans le coma depuis quatre
ans, à la suite d'une chute.
Moïra se livre et dévoile des pans de
sa vie à ce corps inerte qui ne réagit pas. Elle confie ses années de
jeunesse, le sentiment de trahison éprouvé lors de la naissance d'Amy,
sa solitude, ses abandons.
Ce livre est un flash-back sur l'errance
d'une jeune femme qui a du mal à trouver sa place, sur les difficiles
relations qui s'instaurent entre sœur et sœur.
En toile de fond
l'environnement est puissamment poétique, il suggère de multiples
émotions : c'est au bord de la mer que tout se trame, c'est au creux
des vagues que filent les mots.
Un passage : Est-ce que
tu entends, seulement? Ce que je te dis? On nous dit que oui. Tu dors,
mais ce n'est pas le sommeil que je connais. Tu fais très peu de
mouvements, jamais tu ne t'étires. Ton sommeil est à moitié vrai, il
atteint jusqu'à l'âme, et peut-être est-il froid, comme sous des voûtes
ou dans une pièce humide, ou alors c'est un vaste paysage désert dans
lequel tu es seule. Ou bien tu es sous la glace, et tu frappes.
Ou
alors tu es enterrée. Et c'est comme ça que j'en suis venue à te voir
au cours de ces quatre années : enfermée, muette. Ensevelie au plus
profond de la terre. (p. 15)
Mon avis : Que je me sens
petite et maladroite face à une telle oeuvre ! J'ai été secouée par ce
livre qui a une force considérable. Que l'auteur est jeune ! Comment
est-il possible qu'elle cerne si bien les difficultés d'être, de
paraître et de transmettre? Ce livre est une grosse claque car
lorsqu'on plonge dans le récit on sent tour à tour l'écume de la mer,
le plancher qui craque, le vent qui fouette notre visage.
L'auteur
alterne entre le "je" et le "elle" dans son récit, pour montrer toute
la difficulté d'être soi entièrement, comme si certains épisodes
mériteraient de la distance et du discernement.
C'est beau, c'est frais... je suis sous le charme !
Un gros, gros coup de coeur ! Rien à redire pour ce livre si ce n'est "lisez-le !" 10/10
Et comment ?! Personne d'autre ne l'a encore commenté sur la blogo !
Avis de tempête - Susan Fletcher (Plon, Coll. Feux croisés, 2008, 444 p.)
11 décembre 2009
Fée et tendres automates
Triptyque :
1 - Jam (1996)
2 - Elle (2000)
3 - Wolfgang Miyaké (2003)
Nous sommes à Carlotta, mégalopole aux airs futuristes et dévastés. La
haine des hommes s'est développée et le chaos règne par le seul pouvoir
d'un empereur autoritaire et en lutte avec son peuple. Dans cet univers
dévasté, éclot une histoire d'amour entre un automate Jam et une fée
inachevée par son créateur. C'est donc un conte de fées où peuvent
renaître les sentiments au milieu des décombres et où les objets
généralement inanimés sont pourtant capables de la plus grande humanité.
Voici au dos ce qui nous guide :
L'esprit des fées, jamais, ne nous quittera.
Deux êtres.
Purs et fragiles.
Deux
automates à jamais perdus à travers les siècles. Deux cœurs aux
précieuses orfèvreries, qui battent l'un pour l'autre d'un amour
éternel.
C'est un vrai conte de fées que de plonger dans la
dévastation des temps futurs où l'âme humaine transcende le matériel et
où les désenchantements sont synonymes de renaissance. C'est un
triptyque caractérisé par les couleurs sombres de la barbarie humaine
qui créent encore plus de contraste avec la pureté et la sensibilité de
ces deux êtres retirés du monde. Une dose de SF, un soupçon d'amour et
des décors baroques à vous couper le souffle. Ma médiathèque possédait
les deux premiers volets, je me suis ruée en librairie pour me procurer
la suite.
J'ai été emballée par la série et propose donc un 8,5/10 et c'est un futur cadeau de Noël pour ma meilleure amie !
Fée et tendres automates - Téhy, Béatrice Tillier et Frank Leclercq (Ed. Vents d'Ouest, 2005)




