04 mai 2012
Chaque geste que tu fais de David Malouf
Je commence à être au point sur les recueils de nouvelles avec quelques lectures récentes toutes plus satisfaisantes les unes que les autres : Le lanceur de couteaux de Steven Millhauser ou encore Boire la tasse de Christophe Langlois. Et c'est ce qui est intéressant c'est que chaque expérience prend une résonance particulière à mes yeux. Ainsi, Chaque geste que tu fais, a été une lecture plus laborieuse que les précédentes, plus exigeante également.

Ce sont sept nouvelles qui composent ce recueil, toutes puissamment enracinées dans l'Australie contemporaine. Les personnages y sont seuls, comme portés par une indépendance profonde qui les poussent à s'isoler. La première m'a par exemple marqué car le jeune narrateur, âgé de 16 ans, va aller à contre-courant de l'éducation reçue pour suivre un ami le temps d'une partie de chasse. A partir de ce banal événement, les personnages se rapprochent - les hommes de la famille qui l'initient et lui-même, en proie au doute - et le loisir devient enjeu social, confrontation et prétexte à se dépasser. On sent doucettement la tension monter et on se met à la place du personnage, un peu mal à l'aise de cette étape fondatrice qui semble le passage "obligé". Les autres nouvelles sont sur le même ton à la fois froid et méthodique mais aussi intense car les personnages ne s'épargnent pas et vont frontalement à la rencontre de leur destin.
Je ressors de ces récits avec un sentiment mélangé. D'une part j'ai beaucoup aimé la diversité des situations, les caractères incisifs des personnages mais je suis aussi un peu restée en marge de ces histoires. C'est comme si l'Australie qui m'était contée perdait un peu de l'aura que j'avais trouvé dans Récits du bush de Paul Wenz. Cette Australie-là elle aurait très bien pu être l'Amérique ou bien la France. Mais ce n'est pas négatif pour autant puisque les personnages, quasi emblématiques, prennent le pas sur les paysages. Ainsi, le narrateur de la nouvelle "Enfant soldat" est déstabilisant dans son comportement, faisant le tour de ses connaissances avant de partir pour la guerre du Vietnam. Dans la nouvelle "Ce lieu et ce temps", c'est deux personnages qui prennent le chemin d'un enterrement où tous se comportent normalement, non affectés par la douleur de la perte. Un rassemblement quelconque? Que fait le narrateur, embarqué lui aussi pour faire "figuration"?
Voilà un recueil complexe qui m'aura tenu dans la durée puisque j'ai dû le digérer, nouvelle après nouvelle. Non que le style soit particulièrement ardu mais, comme je l'ai évoqué, j'ai eu du mal à pleinement embarquer dans ces histoires. Néanmoins, ça me donne le goût de lire d'autres ouvrages de David Malouf car il semble reconnu par ses pairs (comme Doris Lessing) et s'essaie à de nombreux genres (romans, pièces de théâtre, livrets d'opéra). Peut-être y trouverais-je mon bonheur?!
Chaque geste que tu fais - David Malouf (Albin Michel, 2012, 318 p.)
30 janvier 2012
Monkey Grip d'Helen Garner
Je suis un peu comme ça moi, dès que j'ai aimé un livre d'un auteur, je garde le nom de celui-ci en tête pour ensuite égrener son œuvre. Dans le cas présent, Helen Garner n'a publié que deux romans traduits en français, je suis donc arrivée au bout de mes possibilités (la lire en anglais, ça me parait décidément bien compliqué). Rappelez-vous, j'avais beaucoup aimé La chambre d'amie qui avait frolé le coup de coeur ! ![]()

Tout d'abord, que veut dire "monkey grip"? La quatrième de couverture nous indique que cela désigne "l'accoutumance, l'impossibilité de rompre" et c'est bel et bien de cela qu'il s'agit puisque la narratrice, Nora, s'est entichée de Javo, un acteur junkie. Pour situer l'histoire, nous sommes à Melbourne en plein dans les années 70 qui apparaissent comme une période où règne le peace attitude. Car les deux personnages vivent plus en moins ensemble mais aussi avec d'autres gens dans une maison très ouverte où cohabitent enfants, étudiants, musiciens et même drogués. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la notion de maison se conçoit avec les amis dans une intimité troublante où chacun va et vient à sa guise. J'ai d'abord été très surprise de voir tous ces prénoms défilant comme s'ils étaient familiers sans qu'une stabilité ne s'instaure. Nora a une fille, Gracie, mais elle a aussi des amis à qui elle consacre le plus clair de son temps en dehors de son travail de professeur.
Javo quant à lui est un acteur accro à la drogue dont les sautes d'humeur, les tergiversations et autres magouilles peuvent en éloigner plus d'un. Ce n'est pas le cas de Nora qui s'accroche à cet homme au regard bleu azur. Son espoir est de faire durer cette histoire qui pourtant n'était pas partie pour durer. Comment se fait-il que ces deux-là se cherchent? Se peut-il qu'ils trouvent, dans la réunion de leurs deux solitudes, une réponse à leur existence dénuée d'amour? Là où Nora se cramponne à l'image de Javo, lui est quant à lui fusionnel à la drague et c'est une partie de "suis-moi, je te fuirai, fuis-moi, je te suivrai" qui commence. Au fil de la narration, se développent des sentiments très forts mais aussi des rancœurs, des jalousies, des déclarations d'amour mais aussi des preuves qu'il existe.
J'ai retrouvé avec plaisir la plume très addictive d'Helen Garner. Là où les deux protagonistes sont campés dans leurs addictions respectives, moi j'ai été captivée par ce huis-clos où les personnages défilent mais où seuls deux nous tiennent en haleine. Certes ils ne gravissent pas l'Himalaya, certes leur vie pourrait être la vôtre ou la mienne mais c'est dans cette simplicité de la trame (qui n'a pas connu d'idées fixes?) qu'on se retrouve avec un page-turner, en empathie avec l'un puis avec l'autre. Melbourne nous parait proche, ce toit où tout le monde défile, squatte puis continue son petit bonhomme de chemin, nous laisse entrevoir un panorama d'une jeunesse qui se cherche. Quel plus bel idéal que celui de vivre heureux et en harmonie avec ses semblables? Eux en font l'expérience et développent des liens forts, des amitiés durables, des relations qui de prime abord auraient semblé improbables. Cela devrait en inspirer quelques uns !
Peut-être un passage du livre pour conclure :
La léthargie peu à peu s'est abattue sur moi à la façon dont Javo décrivait l'effet de la came : du plomb fondu déversé dans les veine. (p. 190)
Voilà un livre où euphorie et spleen se disputent la vedette. Et c'est on ne peut plus réussi !
En tout cas, petit aparté, ce livre a été adapté au cinéma en 1982. Je serais ravie d'en voir l'adaptation !
Monkey Grip - Helen Garner (Des femmes, 1987, 361 p.)
28 avril 2011
La croisade de Carmody de John Tittensor
Et il faut que vous sachiez que Dieu n'est pas aussi infini que le disent les catholiques : il fait environ six cents mètres de diamètre et, même là, il est un peu faiblard sur les bords (citation de début de livre de Karel Capek issue de La fabrique d'absolu)

De Tittensor, j'avais été très émue par Année zéro et sa profonde tristesse intrinsèque. C'est donc curieuse que je me suis procurée La croisade de Carmody, roman publié précédemment et nettement plus joyeux. Kevin Carmody, le personnage principal, quitte Londres où il séjournait en hôpital psychiatrique. Il revient en Australie, en banlieue de Melbourne, pour enterrer sa mère, décédée en son absence.
Sauf que, les préparatifs, loin de se dérouler comme prévus, mettent en lumière le corps de la défunte mère qui a été porté aux nues par deux clans de nonnes. Le premier Les petites sœurs de Hubbard (dans l'Ohio) veulent rapatrier le corps aux États-Unis. Il faut dire que Kathleen Carmody (la mère de Kevin) fait miracle sur miracle. Il parait donc normal qu'elle soit vénérée comme une figure sainte. Le deuxième ordre c'est les Filles du Grand Rêve, authentiquement australien.
Qu'a donc fait Kathleen Carmody pour être considérée comme la nouvelle égérie venue du Très-Haut? Eh bien, peu avant de mourir elle est sortie dans le jardin, est restée comme suspendue à sa barrière et un halo de lumière émanait d'elle à travers le portillon.
Kevin Carmody, qui croyait sortir de chez les fous pour de bon y retourne la tête la première avec cette histoire de mère lumineuse pouvant faire des miracles. Et la barrière de son jardin est devenue l'"Authentique Barrière" que tout le monde s'arrache. C'est non seulement le corps que les saintes veulent préserver mais aussi cette relique pleine de promesses.
Moi je me dis juste après ce livre que John Tittensor a une imagination des plus débordantes. Comment a-t-il pu imaginer un McDorémi, un père dont le nom est Donnadieu Desprières? Surtout, ces religieux qui hantent le livre sont tous plus barrés les uns que les autres : il y a les nonnes lesbiennes, nymphomanes et les prêtres aux penchants plus que tendancieux.
Mais c'est pour ce côté déjanté et complètement dénué de toutes barrières qu'on accroche à ce livre. Non pas qu'il soit sensationnel, mais ce monde nouveau où chacun s'accroche au moindre miracle nous donne envie d'y croire nous aussi.
Une chose est sûre, plus d'une fois je me suis demandée où est-ce que Tittensor m'emmenait. La quête de Kevin pour récupérer le corps de sa mère et l'enterrer dignement semble être la mission du siècle alors qu'il est juste naturel d'enterrer les siens. C'est distrayant de voir comme il peut être périlleux de remettre les choses dans l'ordre. Les choses vont toujours de travers, c'est dans leur nature. Voilà la loi de Carmody qu'on pourrait retenir et adopter !
La croisade de Carmody - John Tittensor (10/18, 1997, 204 p.)
15 septembre 2010
Hasard des maux de Kate Jennings

Bienvenue dans le monde "merveilleux" de Wall Street en plein cœur des années 90 !
Cath, la narratrice, vient
de se faire embaucher par une banque d'affaires pour rédiger les
discours de ses dirigeants. C'est l'immersion dans un monde inconnu,
celui de la finance qui recèle de gros acabits aux ego surdimensionnés.
Entre les petits chefs, dont la prétention atteint des sommets, et Cath,
il y a un gouffre. Elle observe les relations des uns et des autres,
chacun tentant de tirer son épingle du jeu, chacun surfant sur une
hypocrisie à tous les étages. La nouvelle venue prend donc place dans
tout ce système inébranlable car solidement en place, elle se fraie un
chemin slalomant entre toutes les petites politiques internes et les
magouilles des hauts placés. Quelle plaie que d'aller de l'un à l'autre,
de ménager les sensibilités, de garder sa place en bas de pyramide !
Oui le parcours de Cath est loin d'être des plus aisés. Complètement
novice en matière de finance elle va devoir réviser ses manuels pour
pouvoir tenir une discussion et être à la pointe de l'information.
En
parallèle Cath nous embarque dans des bouts de sa vie personnelle qui
part en vrille. Son mari, Bailey, atteint de la maladie d'Alzheimer,
oublie de plus en plus et a besoin d'une assistance de tous les
instants.
J’ai saisi cette vérité : sans la mémoire, nous ne sommes rien. J’ai également appris que cette maladie n’était pas une lente glissade, un long au revoir vers le néant, mais s’apparentait plutôt à une descente heurtée, à l’intérieur d’un ascenseur fonctionnant mal, vers un état proche de l’enfance. Une enfance imaginée par Goya ou Buñuel. Ou par George Romero. (p.24)
C'est
un livre fort où on ressent l'angoisse d'une Cath qui vogue en eaux
troubles entre un mari redevenant comme un enfant et le monde des
finances, trop grand, trop codifié pour elle. On salue son courage de
toujours garder la tête haute quels que soient les obstacles qu'elle
rencontre. Quant à cette immersion dans le monde des finances on y prend
part avec des yeux ronds car tous les énergumènes qu'elle croise là-bas
(ces férus de chiffres complètement déconnectés) ont l'impression de
vivre la vie en grand, de diriger quelque part un peu le monde et ils
semblent finalement bien peu de chose en comparaison des grands maux
décrits tout au long du livre : la maladie, la précarité, la mort...
Un
roman très abouti qui engendre de nombreuses questions car, à travers
l'expérience de Cath, on se rend compte que prendre des risques, comme
cette plongée dans l'inconnu, est à la fois extrêmement angoissant et
courageux !
Hasard des maux - Kate Jennings (Editions des 2 terres, 2004, 189 p.)
14 septembre 2010
Finnigan et moi de Sonya Hartnett
Je poursuis ma livraison de critiques en retard avec ce livre de Sonya Hartnett que j'ai lu d'un trait. Il faut dire que sa plume est particulièrement accrocheuse : pleine de concision tout en étant auréolée de mystère.

Anwell
a une vingtaine d'année, il se meurt dans son lit chez lui alors que le
monde continue de tourner. C'est à Mulyan, petite bourgade australienne
que tout se passe. Et ce sont surtout des allers-retours auxquels nous
allons avoir droit tout au long du roman. En effet, Anwell, prisonnier
de son corps devenu si frêle, ne détient plus grand chose si ce n'est la
faculté de se souvenir. Et de sa chambre qu'il ne quitte plus, il va
replonger dans ce passé peu glorieux qui a été le sien. Car Anwell avant
c'était Gabriel (comme l'ange) pour le seul ami qu'il avait, Finnigan.
Anwell/Gabriel c'est le zinzin, le gars bizarre du village, celui qu'il
ne faut pas approcher de trop près. En effet Anwell traine de gros
antécédents derrière lui : soupçonné de la mort de son grand frère (qui
était gravement malade), il est l'enfant qu'on trimballe comme un
boulet. Ce Finnigan, l'ami inespéré qui est venu frapper à sa porte,
c'est en quelque sorte le mirage d'une amitié forte qui bousculera tous
les vieux démons du passé pour créer une relation sans limites ni
secrets.
Or Finnigan est un garçon insaisissable, constamment
errant avec son chien Surrender, et toujours prêt aux mauvais coups.
D'ailleurs une vague d'incendies sévit depuis peu dans la région. Mulyan
est en pleine désolation, un paysage d'apocalypse après avoir été
décimée par tous ces feux d'origine criminelle.
On constate que
Finnigan a pris toutes les apparences du vengeur pour se faire justice
lui-même. Il entend renforcer leur amitié en accomplissant le mal que
Anwell/Gabriel aurait pu faire. Ainsi dans le duo il y a le vagabond
avec mille et un tours dans son sac et le passif, le "sage", celui qui
ne fait que regarder.
Bien sûr ces jeux d'amitié diaboliques doivent prendre fin et c'est de la rupture que la paix peut naître.
J'ai une fois de plus beaucoup aimé le récit de Hartnett.
Son récit à deux voix (on alterne entre Anwell et Finnigan) est
poignant quoique tragique. On se rend effectivement compte que deux
adolescents qui se lient ce n'est pas forcément pour le meilleur (c'est
même, dans ce cas précis, pour le pire). Le plus troublant est de voir
toute l'emprise qu'a Finnigan sur Anwell qui se raccroche à lui comme
une planche de salut. Même si les rôles de temps en temps s'inversent,
les deux garçons ont tous deux des existences solitaires qui n'auraient
pas dû se rencontrer. Car quand deux solitudes s'effacent, les dés sont
jetés et les destins sont quoi qu'il arrive liés.
C'est donc plein d'effroi qu'on assiste à la descente aux enfers de ces deux adolescents perdus dans la vie et dans leur tête.
Sonya Hartnett
parvient à nous faire glisser d'une histoire presque banale à une
intrigue digne d'un bon thriller où les ombres prennent place au creux
des flammes. C'est donc un roman qu'on referme à regret car les deux
personnages, bien qu'antipathiques, provoquent en nous des sentiments
mitigés : ils ne peuvent nous laisser indifférent. On suit leur
ascension (ou devrais-je dire, leur chute parfaitement combinée) en se
demandant juste comment cela va s'arrêter et finalement... on sait !
30 août 2010
Une enfance australienne de Sonya Hartnett
Qu'on se le dise, ce roman je
le voyais passer sur tellement de billets de blogs,
qu'il ne pouvait
passer entre les mailles du filet. Sans que j'aie rien eu à faire ma
mère a souhaité se le procurer et j'ai donc profité de l'occasion pour y
jeter un œil (même les deux et de manière assez ininterrompue).
Un
jour trois enfants Zoe, Christopher et Veronica Metford disparaissent.
Ils étaient partis chercher une glace mais ne sont jamais revenus chez
eux. Parallèlement nous suivons l'histoire d'Adrian, 9 ans, petit garçon
aux multiples peurs qui suit les infos avec beaucoup d'attention. Il a
peur des sables mouvants, des monstres marins et de la combustion
spontanée. Il apprend par ce fait-divers que des enfants tout ce qu'il y
a de plus normaux peuvent disparaître sans laisser de trace et de ça
aussi il a peur. Plus généralement Adrian a peur de l'abandon. Il vit
avec sa grand-mère Beattie et son oncle Rory. A l'école il n'a qu'un
seul ami à qui il tient beaucoup, Clinton, parce qu'il sait qu'à 9 ans
on a tôt fait d'être écarté d'un groupe (même petit).
Des voisins
emménagent en face de chez Adrian. Trois enfants, deux filles et un
garçon viennent du jour au lendemain s'établir à deux pas de chez lui.
Ils sont surveillés par un homme avec vigilence et une ombre semble
planer sur la mère. Enfin cette famille, qui est une sorte
d'échappatoire, semble sortie d'un autre monde. Adrian se questionne et
surtout, curieux, tente d'en savoir plus... sans succès.
Voilà
pour l'ambiance du roman ! On a le cœur serré de constater que le petit
Adrian a tant de peurs, qu'il a peur d'être rejeté au bout du compte.
Car c'est vrai que le petit garçon n'a pas eu une enfance facile et
s'intégrer à une école, un environnement c'est tout un parcours semé
d'embuches pour lui.
Outre le regard que l'on porte sur Adrian on ne
peut s'empêcher de se demander ce que sont devenus les enfants Metford.
Car comment toute une fratrie peut-elle se volatiliser sans que personne
n'en ait été témoin (certains témoins pensent avoir vu quelque chose
mais les informations restent très incertaines).
Ma mère m'avait
averti que c'était un livre assez terrible. Volontairement je ne
détaille pas le terme. Une chose est sûre : pendant un certain nombre de
pages je me suis demandée comment tout cela allait aboutir. Mes nerfs
ont été mis à rude épreuve car une pointe de suspense, surtout quand il
s'agit d'enfants, et je pars au quart de tour accrochée à mon oreiller.
Bilan
de l'affaire : j'ai refermé le livre à 1h hier mais j'ai eu le fin mot
de l'histoire. Je vous souhaite d'être happé comme je l'ai été par le
style implacable de Hartnett qui laisse très peu de place aux tergiversations (et c'est tant mieux).
Un passage qui m'a fait sourire :
Adrian
regarde le ciel. Se mord la lèvre. Sent le goût artificiel des
Chickadees. Les autres enfants se jaugent. La solidarité, ça compte.
Seul, on n'existe pas. Ensemble, on est fort. Alors, Adrian aussi crie :
- Saute !
Il
ne faut pas qu'on le voie se taire. Il espère que la Jument n'en fera
rien. Il a conscience qu'il n'y aurait rien de pis que de voir cette
fille dégingandée dégringoler du toit ; et néanmoins, il est obligé de
l'encourager à se tuer, bien que les mots lui raclent la poitrine.
- Saute ! s'époumone-t-il. Saute ! (p. 110)
Je ne peux que vous renvoyer aux excellentes critiques de Calypso, MyaRosa, Aifelle, Lily. J'en oublie mais beaucoup l'ont lu et presque toutes ont été chamboulées.
Une enfance australienne (Le serpent à plumes, 2010, 198 p.)
25 août 2010
Un vrai crime pour livre d'enfant de Chloe Hooper
En regardant la couverture vous pouvez en être sûr ce livre-là est encore tout droit sorti d'une terre lointaine, j'ai nommé l'Australie. Embarquons tout de suite avec ce roman étonnant et détonant !
J'avoue débuter cette critique sans trop savoir comment la mener car le
propre de ce livre c'est que tout est un jeu de miroirs.
Je m'explique :
la narratrice, Kate Byrne, est une jeune institutrice de 23 ans
fraichement arrivée à Pointe du Cygne Noir. Elle a laissé ses parents,
qu'elle aime tant, pour commencer sa vie loin des regards pleins
d'attente. Mais Kate, loin du parfait modèle d'institutrice, entièrement
vouée à ses élèves, mène une relation adultère avec Thomas Marne, le
bel avocat mystérieux et parent d'élève assidu.
Elle est où alors la mise en abyme?
Eh bien la femme de Thomas, Veronica, vient de faire paraître un livre Meurtre à Pointe du Cygne Noir qui a fait polémique puisqu'il s'intéresse à un fait-divers réel qui a fait sensation dans la petite bourgade par le passé. Une jeune assistante a été tuée. Son employeur et amant, médecin, n'a plus eu qu'à continuer sa vie démolie car sa femme a dans le même temps disparu. Qui a tué qui? Voilà donc la question sous-jacente du livre dans le livre.
Kate
a bien sûr lu le fameux ouvrage qui a défrayé la chronique. Dans sa
propre situation, dans sa relation à l'homme d'un autre, elle retrouve
toutes les menaces et toutes les ombres qui planaient déjà sur la pauvre
assistante retrouvée sauvagement assassinée.
On trouve donc dans
l'intrigue principale tous les parallèles que Kate dresse avec
l'histoire fictionnelle qu'elle a lu un peu auparavant. Plus les rumeurs
enflent, plus le voile tend à se lever sur sa propre relation adultère,
moins la jeune fille assume. D'autant que Thomas, son amant, ainsi que
sa compagne semblent se complaire du malaise de plus en plus prégnant.
Leur fils Lucien est un enfant étrangement sérieux, à l'écart de tous,
comme si la vie ne l'avait déjà pas épargné.
Voilà pour le fil conducteur ! J'espère n'avoir perdu personne en route car c'est compliqué de parler de cette mise en abyme sans évoquer en plus les noms des personnages du fait-divers qui viennent aussi, de par leur présence, imprégner le roman. J'en suis volontairement restée aux trois acteurs majeurs de ce huis-clos étouffant car malsain. Qu'on se sent mal à l'aise lorsque Grace organise une sortie scolaire et que dans les accompagnateurs Veronica est de la partie elle aussi !
J'ai particulièrement aimé le récit dans le récit. Au départ j'avoue avoir été assez désorientée car cette seconde histoire, racontée en italiques et entièrement liée à la première, est comme un conte animalier. Tous les animaux se réunissent pour assister au spectacle du cadavre gisant au sol. On se demande au départ quel est le lien avec la véritable narration puis les connexions s'établissent entre elles et l'histoire coule de source, formidablement orchestrée.
Je ne savais franchement pas à quoi m'attendre sur le fond de
l'histoire (le titre est tout de même très énigmatique) mais en lisant les premières pages je n'ai pu qu'approfondir
car tout est prenant dans le style de Hooper. Elle a su allier suspense
(on ne sait, jusqu'à la fin, quel sera le dénouement), roman
d'apprentissage et conte pour enfant. Vous serez surpris mais tous les
ingrédients sont là !
Oh et puis je ne peux m'empêcher de vous mettre la couverture du poche, sorti chez Points. Je la trouve très belle.

Un vrai crime pour livre d'enfant - Chloe Hooper (Christian Bourgois, 2002, 291 p.)
26 juillet 2010
Tu pourrais rater intégralement ta vie de Toni Jordan
Je voulais écrire cette critique tant qu'elle était encore fraiche dans ma tête. Je viens de refermer le livre et j'ai eu tout de suite envie d'y mettre mon grain de sel (ce qui est plutôt bon signe).

Grace Lisa Vanderburg compte tout.
Elle a 35 ans, elle vit seule et a pris comme habitude de tout
additionner, de faire ses comptes dans sa tête puis peu à peu à vive
voix. Elle compte les lettres de son prénom, les lettres de ses
interlocuteurs, elle agit en fonction d'une logique implacable : elle se
rend toujours à la même heure dans le même café où elle commande le
même gâteau saupoudré de graines de pavot. S'il n'y avait que ça... Non,
ladite Grace pousse le vice jusqu'à compter les pas qui la relient d'un
point à un autre. Même les poils de la brosse à dents y passent et sans
ces chiffres correctement consignés dans un carnet, Grace a des sueurs
et panique. Dans tous ses plans, elle n'avait pourtant pas prévu de
croiser sur sa route le charmant Seamus Joseph O'Reilly (un autre 19 de
lettres). Comment composer avec ses propres manies lorsqu'un homme pose
un regard aimant et attentif sur vous? Comment justifier
l'irraisonnable?
Quel livre bizarre ! Déjà car j'ai moi-même du
mal à me figurer qu'on puisse prendre plaisir à tout compter à longueur
de journée. Les chiffres n'ont jamais été mes amis alors loin de moi
l'idée de tous les rassembler en rangs ordonnés. Car tous les nombres,
que Grace fixe noir sur blanc, sont fluctuants et tout est à refaire le
lendemain. Comment peut-on se condamner à toujours faire des calculs
avant d'agir?
Car c'est le cas, Grace ne peut pas sortir de chez elle
sans avoir fait ses sempiternels comptes. C'est une obsession de
toujours procéder dans un ordre bien défini, de toujours s'asseoir à une
table puis de changer d'un jour sur l'autre en suivant les aiguilles
d'une montre. Grace est une fourmi, elle ne semble pas être en proie aux
passions, a une vie olé olé et ne peut que finir vieille fille dans ces
conditions.
Car Grace semble avoir bloqué les compteurs au niveau
séduction. Elle bougonne devant sa sœur cadette, Jill, mère de 3 enfants
et déjà si à cheval sur l'éducation. Sa confidente c'est Larry, sa
nièce qui est comme une amie (non, non point de choc de générations).
Alors
quand vient Seamus tout est chamboulé. Il faut faire de la place dans
ce petit appartement qui n'a vu entrer personne jusqu'alors. Il faut
aller plus vite dans les calculs pour ne pas être en retard ou... il ne
faut plus faire de calculs du tout. Seamus a le chic pour faire de
chaque jour un renouveau alors les vieilles habitudes sont "de force"
mises au placard. Mais il n'est pas dupe et a remarqué que quelque chose
clochait. Oui, pourquoi acheter 10 salades, 10 bananes, 20 brosses à
dents (ah les chiffres ronds !)?
Et si un changement de fond était à prévoir pour que ces deux-là arrivent à composer ensemble?
J'ai
trouvé certains passages désopilants car on imagine parfaitement tous
les rituels, qui nous paraissent à nous ridicules, mais qui sont pour
Grace sensés et inévitables. On n'a pas idée de ce que peut être une vie
sans répit, une vie où tout devrait être saisi dans toutes les
proportions. Moi ça me ferait juste froid dans le dos. Mais avec Grace,
on rit !
Je dors dans un lit une place car
j'ai horreur de la vaste étendue des lits doubles. Avant le mariage de
ma sœur, nous avons dormi, à une demoiselle d'honneur par chambre, dans
un hôtel cinq étoiles de la ville plein de joueurs et de couples. Dans
un lit "kingsize", conçu pour ces énormes rois américains, je suis
restée paralysée toute cette longue nuit parce que, à chaque mouvement,
mes jambes entraient dans une zone froide. Je ne savais jamais où se
trouvait le bord.
Dans mon lit simple, je le sais. J'en connais la
largeur et la longueur car je peux les mesurer avec la largeur de ma
main et suivant le nombre de coups de pied, et il n'y a pas de zone où
je ne puisse sentir la chaleur que mon corps dégage. Un lit double est
un défi, une question. Un lit simple forme un tout avec moi, seule. Un
lit double est une promesse vide. Une menace de vieille fille. Rien que
l'idée d'en avoir un chez moi me fait mal aux reins. Je ne saurais pas
comment m'y coucher. (p. 75)
Je rejoins toutefois l'avis de Calypso, un titre un tantinet plus court n'aurait pas nuit à l'intrigue. Le titre australien étant Addition. Mais enfin c'est juste pour pinailler !
Tu pourrais rater intégralement ta vie - Toni Jordan (Editions Héloïse d'Ormesson, 2010, 268 p.)
08 juillet 2010
Un accro dans la toile de Linda Jaivin

Eh bien ce livre, je m'y suis lancée avec de sérieux doutes. Il faut
avouer que les petites maisons d'édition ont de quoi effrayer : leurs
couvertures sont souvent, sinon moches, du moins très peu attrayantes.
Celui-ci n'a pas dérogé à la règle et je peux donc me remercier de
l'avoir sélectionné au vu du contenu et non de l'emballage. C'est un sacré handicap que de paraître chez un petit éditeur car ces livres on n'en parle pas, ils franchissent nos frontières dans l'anonymat le plus total.
Pour preuve en fouinant sur ce livre on se rend compte qu'il est édité chez J'ai lu
au format poche et où la couverture est tout de même plus fun.
Alors, de quoi parle ce livre?
Miles Walker
est ligoté sur une chaise, dans un bateau... il ne lui reste que 4
heures à vivre... 4 heures pour repasser sa vie... 4 heures pour essayer
de s'en sortir.
Miles Walker est
un artiste, avec ses fulgurances créatrices mais aussi ses liens avec
les galeristes et les médias, les corruptions.
Voilà
pour l'entame et on peut dire qu'on est tout de suite dans le bain.
Après Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau, voici la version
revisitée avec un Miles prisonnier à son propre piège qui, à force
d'approcher les sommités, se voit contraint de boire la tasse (et pas de
thé, ah ça non !). Et l'"ennemi" n'est peut-être pas celui qu'on croit !
Car
Miles est, comme il se qualifie, un Art hero. Il est celui qui ne doute
jamais de son talent même si peu de gens le portent aux nues.
Pour
le contexte spatio-temporel, laissez-moi vous dire que nous sommes dans
un pays tout à fait dans la continuité de l'Australie actuelle avec des lieux identique, une végétation omniprésente et des gens aux personnalités bien "barrées". Nous
sommes en fait dans ce qui est désormais appelé le Strayer (une
consonance assez similaire), un petit pays isolé de tout qui se suffit à
lui-même.
Je vous livre un passage, certes un peu long mais bien
dans le ton de l'histoire :
Il était une
fois un pays, qui était un petit pays mais également une très grande
île, qui perdit son chemin. Telles que je vois les choses, nous
souffrions de la forme existentielle de la dérive des continents. Les
étrangers n'avaient jamais réussi à savoir où nous vivions, la plupart
d'entre eux nous croyaient à deux sauts de puce d'Hawaï, quand ce
n'était pas de l'Allemagne, par le hasard de la prononciation. Sous
prétexte que nous avions un carnaval coloré, il y en a qui nous
prenaient pour des Brésiliens et, comme bon nombre d'entre nous
adoraient le surf, il y en a qui nous confondaient avec les
Californiens.
Pour se moquer du
problème, nos humoristes avaient surnommé le pays "le Strayer", ce qui
sonne un peu comme "l'Australie" à l'oreille et qui veut dire "errant".
Nous, les Strayiens, nous aimons rire de nous-mêmes. (p. 18)
En
place c'est le Clean State, parti qui prône la dissolution de tous les
arts et le boycott de la culture. Sont fortement réprimandés tous ceux
qui ont recours aux livres, représentations de théâtre, qui assistent à
un quelconque vernissage. Autant vous dire que Miles est une cible
directe du gouvernement, d'autant plus qu'il continue à peindre au grand
jour. Ses amis, Maddie et ZakPoint, sont artistes eux aussi mais
restent dans l'ombre, il sont la rebellion silencieuse. Quant à
l'écervelée Destiny Doppler, Premier Ministre et porte-parole des
lavages d'esprit, elle se place comme le bouc émissaire mais c'est elle
qui a le pouvoir, elle qui exécute, elle qui fait régner la "terreur".
Vous
allez me dire : mais quel lien avec le baillonnage de Miles auquel on
assiste dès l'incipit? Par les flash-backs on revient sur cette période
très officiellement appelée la Tourmente. On comprend comment le petit
pion Miles s'est vu déchoir de son piédestal et comment il en est venu à
être menacé même par ses amis.
Un livre tout à fait atypique qui
m'a plus d'une fois fait sourire. Certaines tournures ou traits
d'esprit m'ont particulièrement charmée. J'ai aimé le ton très libéré de
Jaivin qui s'est créé son monde imaginaire où elle met en scène toute
une galerie de personnages hauts en couleur. On sent que l'auteur
maitrise son sujet (l'Art) et ici elle pointe des problématiques bien
actuelles telles que la disparition des individualités au profit d'une
masse commune. La culture est particulièrement passée au crible dans
cette chronique d'un autre temps et on sent que derrière toutes les
abstractions le message est de continuer à ressentir et apprécier même
ce que l'on ne comprend pas.
Tout à fait surprenante cette lecture !
Une belle immersion dans le monde de l'Art, celui dont on ne cerne même
pas les limites.
Un accro sur la toile - Linda Jaivin (Ed. Florent Massot présente, 2001, 271 p.)
16 juin 2010
La beauté du mal de Rebecca James

Good morning Australia ! Voilà un ovni tout droit débarqué de là-bas qui se dévore !
Je vous avoue avoir beaucoup hésité sur la cible concernée par ce
livre car sans doute que les adolescents sont en ligne de mire, il n'est néanmoins pas si léger et est digne d'un
vrai thriller psychologique. Car l'auteur parvient au fil du
texte à nous entrainer loin, très loin dans la tension qui restait déjà
sous-jacente. Je ne suis plus si ado, il n'empêche que j'ai été très
prise par le récit.
Le sujet est tapageur, il ne peut qu'interpeller
: Katherine, notre narratrice, est la fille effacée et introvertie qui
cherche à se faire oublier. Quant à Alice, elle est belle et populaire,
délurée et fantasque elle est tout le contraire de notre héroïne. Malgré
les deux mondes qui séparent ces personnages, une amitié nait et nos
deux copines ne se quittent plus. Rien de plus banal, vous allez
me dire que les contraires s'attirent mais dans cette histoire-là
le revirement fera l'effet d'une claque. Car l'amitié n'est pas sans
danger et que celles qui pactisent avec le diable n'ont qu'à bien se
tenir. Vous devez bien vous douter que je ne vous dis pas tout et que
pour que le mystère reste entier, il faut que je passe sous silence des
éléments in-dis-pen-sa-bles qui font tout le charme du livre. (Mais
vous ne saurez rien de plus, pas la peine de me supplier, faudra le lire
!)
Alors par où commencer dans les remarques? J'en ai à la pelle
car ce roman DOIT faire fureur ! Le style est bon, le
ton est bien enlevé et les flash-backs sont utilisés à bon escient. Les
ingrédients sont donc tous là pour que la magie opère d'autant plus
qu'on ne peut que vouloir savoir où cette amitié va les mener.
Bon
par contre je vous interdis formellement de lire la quatrième de
couverture qui honteusement nous dévoile le gros nœud de
l'histoire. Pourtant l'auteur avait pris soin de nous tenir en haleine
jusqu'à au moins la moitié du roman mais l'éditeur a sans doute préféré
cracher le morceau d'une des ficelles de cette fascinante intrigue.
Bon
je donne mes recommandations mais uniquement pour vous ménager car moi
j'aurais adoré tout découvrir au fur et à mesure du texte.
Passons à
des critiques plus professionnelles ou du moins à des annonces qui
peuvent peut-être mettre du poids dans la balance : "la
destinée de cette jeune mère (l'auteur) [...] est déjà comparée à celle
de J.K. Rowling". Oui rien que cela, une référence à
Rowling ! Et loin de tout nier en bloc, je me dis que Rebecca James nous
a, je dois bien l'avouer, livré un très bon page-turner. Après la
comparaison est un peu forte... quoi qu'il en soit j'adorerais lire
d'autres livres de cette auteur (qui pour l'instant n'en a pondu qu'un
traduit en français).
Autre chose de la plus haute subjectivité : la
couverture française est pas mal avec cette adolescente qui pleure et
dont la larme recèle le visage d'une autre. Mais que dire en comparaison
des autres éditions étrangères?
-1- Édition australienne
-2- Édition américaine


Au final : voilà un fameux volume plein de suspens, une sorte de thriller psychologique qui ne peut que nous plaire à nous autres petits lecteurs friands d'histoires torturées.
PS : Et en prime la bande-annonce du livre en italien est ici !
La beauté du mal - Rebecca James (Oh Editions, 2010, 291 p.)





