14 avril 2010
La fille perdue du bonheur de Yan Geling
On continue avec les livres qui ne m'ont pas véritablement enchantée mais dont je me dois de vous parler tout de même. Sait-on jamais, peut-être y a-t-il parmi vous des amateurs de littérature chinoise. Peut-être y en a-t-il qui s'intéressent encore plus à la venue de ces prostituées asiatiques débarquées dans la gigantesque American land.

Fusang, celle qui occupe tous les débats dans ce livre est une
prostituée de luxe vendue par ses parents puis volée par des proxénètes peu scrupuleux. Bringuebalée comme
un objet, elle semble se satisfaire à chaque fois des situations et
arbore toujours un sempiternel sourire à ses détrousseurs. Nous sommes à
la fin du XIXème siècle et c'est à Chinatown, à San Francisco que
l'histoire se poursuit. Car si Canton est le point de départ, c'est
l'Amérique qui est le centre du récit.
Trimballée à des enchères pour
être vendue, exhibée comme une marchandise puis volée, récupérée et
menacée... on s'y perd ! Qui se cache derrière cet imperturbable
sourire? Chris, jeune adolescent de 12 ans vient à la fréquenter (j'ai déjà eu du mal à imaginer un jeune puceau tout étourdi par cette grande godiche) et la
suit pendant de nombreuses années car cette étrangère à la beauté
inégalable reste une énigme. Toujours soumise, jamais difficile et se
satisfaisant de ses conditions de vie, on a du mal à la cerner. Pour
ponctuer le tout, vient s'ajouter la brute c'est-à-dire Da Yong, brigand
de grand chemin qui a son contact va peu à peu s'adoucir.
Disons
que cette lecture me laisse une impression douce amère. Je l'ai trouvé
trop emplie de stéréotypes : les chinois tous avec une natte, les femmes
quasiment toutes objets et les Américains en bons porte-feuilles
sur pattes. Et j'ai particulièrement détesté Fusang cette héroïne qui,
malgré la beauté dont elle rayonne, semble être l'incarnation du "sois
belle et tais-toi !".
Au fil de la trame on se dit : il va bien y
avoir un moment où elle va ouvrir la bouche et s'exprimer. Il n'en est
rien, cette poule de Chinatown reste jusqu'au bout le produit rapporté joliment jaunâtre qui suit tout le monde. Même à l'heure des grands choix, elle
reste dans une semi-indécision, comme si seuls les éléments extérieurs
pouvaient décider de son destin. On en sort frustré ! Dommage car la couverture me plaisait bien !
La fille perdue du bonheur - Yan Geling (Plon, 2002, 290 p.)
13 avril 2010
Panda sex de Mian Mian

Ce livre transpire la mélancolie et le spleen chinois propre au Shangaï
actuel, très cosmopolite et hétéroclite. Voici ce qui est noté au dos
"Amour, sexe et télévision : les Liaisons dangereuses dans le Shangaï
d'aujourd'hui".
Le contexte du livre est une sorte de "Big
brother" à l'échelle locale chinoise. Deux sœurs sont filmées par
l'Acteur (c'est ainsi qu'il est nommé) et leurs frasques sont
détaillées, analysées et passées en boucle. Ces filles sont sujettes au
"virus du panda" c'est-à-dire qu'elles ne font l'amour que deux fois par
an, comme l'animal dont on fait référence. Autour d'elles, on assiste à
la décadence de l'élite shangaïenne, entre fêtes arrosées et cancans
sur l'amour et le sexe, on emmagasinne toutes ces paillettes et ces
masques illusoires. On reçoit des bribes d'information et on se forge
une image du gotha télévisuel. Car même si la caméra est braquée sur nos
deux héroïnes, les personnages défilent et donnent corps et contenance à
la vie capturée. Des Américains, des Européens et tout ce melting-pot
s'expriment à tour de rôle et donnent leur vision personnelle d'une
ville en pleine effervescence.
Quant à mon opinion, elle est
assez mitigée ! J'ai trouvé l'histoire très originale, surtout par
rapport à ma conception des mœurs asiatiques. Néanmoins, le style prête
parfois à sourire tant il paraît flou et confus voire maniéré dans le
mauvais sens du terme. En effet, il y a un paragraphe qui revient sans
cesse comme pour marteler un désir profond mais qui crée plus un
phénomène de lassitude. Tout comme à la fin du livre où nous avons un
passage similaire sur deux pages consécutives : je me demande toujours
si c'était un défaut d'impression ou si cela visait à un quelconque
autre message subliminal.
C'est du Gossip Girl version chinoise, où
tout est permis, où toutes les relations de couple sont envisageables et
où cela parait même un peu hardcore par moment.
Mais il y a
quelques bonnes trouvailles qui ont réussi à nuancer mon jugement :
Je
trouve qu'on devrait vivre à l'envers, tu commencerais par mourir, puis
tu passerais par tout ce que tu connais déjà, et ensuite tu
retournerais dans le ventre de ta mère. Par exemple quand tu bois un
café tu serais déjà endormi, et si tu tuais quelqu'un il ressusciterait,
quand tu viendrais juste d'apprendre quelque chose tu l'aurais oublié,
après avoir mangé tu aurais faim, après t'être enivré tu boirais et tu
ferais l'amour après avoir eu un orgasme. Tu t'es aperçu que plus on
vieillit et plus on a besoin d'argent? Si on vivait comme ça, à
l'envers, tu en aurais de moins en moins besoin, tu n'aurais pas toutes
ces dettes à rembourser et tu serais libre. (pp. 84-85)
Panda sex - Mian Mian (Au diable Vauvert, 2009, 183 p.)
11 avril 2010
La déesse de la modernité de Liu Xinglong

Ce recueil de Liu Xinglong est comme un bel hommage à la terre. Certains, obligés de vivre dans les campagnes lors de la Révolution culturelle l'ont vécu comme un exil, lui a retenu de cette expérience une belle opportunité de se familiariser avec un peuple dénigré mais qui a tout à faire de ses mains. En découle ce petit recueil de trois nouvelles, toutes centrées sur ce petit peuple qui a pourtant de formidables ressources.
On se place donc du point de vue des paysans qui
résistent à l'urbanisation avec leurs frêles moyens. C'est ainsi qu'on
est embarqué dans un Comité de quartier où tous se concertent pour
s'organiser collectivement devant la menace de la modernité. De la même
manière, tous se mobilisent pour dessiner la statue qui ornera la
mythique route des Vieilles Lunes. Et enfin la dernière nouvelle met en
lumière tout le loufoque que peut constituer les passages piétons pour
tous ces paysans qui voient débarquer les codes de la ville dans leur
petite bourgade isolée.
L'humour dont recèle ce recueil est assez
salvateur et j'avoue avoir emprunté le livre justement pour pointer
toute l'austérité imposée lors de la Révolution culturelle mais c'est en
fait un condensé d'observations futées et habilement formulées. On se
croirait dans une plaquette remake des Lettres
persanes à la mode asiatique. Le quotidien "moderne" à la
sauce paysanne passe comme une lettre à la poste et on se surprend à
dénigrer toutes les avancées de la société bien futiles pour les peuples
reculés. Et l'humour et la formulation sont évidemment à souligner tout
autant que la très bonne préface qui situe bien le contexte de la
fiction.
Au matin du quatrième jour, Hu (le Hu "made in
Ailleurs", comme on l'appelait), le Chef du Comité de Quartier, s'en
vint avertir chaque famille, que, l'après-midi même, il serait procédé,
sur la Route des Vieilles Lunes, à l'identification subséquente des
coupables...
Tout Chef qu'il fût, Hu savait bien qu'il y a pot et
pot, qu'un pot à thé n'est pas un pot de chambre [...]
Il était du
genre plaisantin : par exemple, lorsqu'une femme était contrainte au
curetage pour se trouver enceinte au-delà du nombre des grossesses
autorisé par la loi, il trouvait drôle de dire "qu'elle allait se faire
dégonfler la chambre à air. (pp. 66-67)
Un tout petit livre, à retenir pour se familiariser avec la Chine lointaine, en phase de transition vers cette désormais bien connue (et quelque part fatale) modernité.
La déesse de la modernité - Liu Xinglang (Bleu de Chine, 1999, 74 p.)
06 avril 2010
La grande île des tortues-cochons de Liu Sola
Nous sommes en l'an 4000 sur la Grande Ile des tortues-cochons, un
archipel perdu au large de la Chine. A partir de cet éden isolé des
hommes vient prendre place la légende des tortues-cochons, animaux quasi
mythologiques qui incarneraient une femme transformée, après la noyade
de son mari, et qui aurait emporté sur son dos ses huit enfants vers les
flots. Comme une déesse vénérée sur l'île, ces animaux seraient les
premières présences vivantes et les protecteurs de la Grande Ile.

Une
famille illustre vint ensuite à peupler l'île et se l'approprier : ce
sont les Tsidehou rebaptisés Ji pour la lignée des
descendants à venir. Ces membres sont des éléments rapportés de la
Chine, des maillons en fuite vers un paradis terrestre. Un élément
déterminant du récit est le pouvoir indéniable des femmes qui sont
celles qui kidnappent les hommes et les séquestrent pour pouvoir fonder
une famille. Ainsi Ji He le premier homme s'installant sur l'île est un
homme qui s'est embarqué dans l'aventure forcé par une femme féline
Xisama. D'ailleurs ce n'est pas sans rappeler la légende d'Ulysse retenu prisonnier par la nymphe Calypso.
C'est donc un étrange mélange de futur plein de Préhistoire où ces femmes abattant leurs cartes des pleins pouvoirs. Les désirs bestiaux comme celui de posséder
quelqu'un sont ceux qui prédominent.
Du couple improbable (Ji He, Xisama) naissent
deux fils au goût diamétralement opposés : l'un aime la guerre, l'autre
est un propriétaire terrien très attaché à son commerce. Et à ces
membres qui peuplent l'île viennent s'ajouter au fur et à mesure des
Chinois de souche qui s'exilent pour s'installer. Quatre générations de
Ji viennent se côtoyer entre île et continent, viennent réveiller
l'Histoire (la Révolution, la poésie, les légendes) et lui proposent une
suite.
C'est tout un petit monde qui prend place avec de
multiples figurants qui s'attachent à la Grande Ile puis s'en éloignent
pour mieux revenir. Cela m'a fait penser à une scène de théâtre éclairée
(l'action principale exposée au grand jour) où de nombreux acteurs
viendraient prendre la lumière comme animés d'un sentiment de retraite
paisible puis qui se retireraient dans les coulisses (la Chine voisine,
plus animée, carrefour des échanges).
Les héros (principaux et
secondaires) ne meurent jamais, ils voguent dans un au-delà et
réapparaissent pour donner un éclairage nouveau, pour se refaire un
moral ou une santé et pour combler les désirs des vivants. Et les femmes
une fois de plus tiennent une place de choix car ce sont elles qui
dirigent les débats, les repentirs et lamentations. Et c'est enfin une
des dernières nées des Ji qui aura l'initiative de retracer la saga,
ultime prêtresse de la bravoure familiale.
Un an plus tard, le petit-fils dont rêvait Ji He
n'étant toujours pas de ce monde, on fit venir un spécialiste de
l'intérieur des terres. Après avoir examiné Xiu'er, il expliqua qu'aucun
médicament ne pourrait rien y faire : elle était vierge. (p.
66)
Un roman futuriste me
direz-vous? Non c'est un roman qui revient quasiment aux confins des
origines dans un fantastique mêlé au manifeste féministe et romantique.
C'est un roman qui est dédié au père de l'auteur et qui allie
littérature classique et ambitions plus modernes (construction
foisonnante, diversité des genres littéraires). Un livre qui m'a touché
et qui m'a permis d'imaginer ce que pourrait être un paradis perdu, à
l'écart des hommes, dans des temps nettement moins connus.
La grande île des tortues-cochons - Liu Sola (Ed. du Seuil, 2006, 267 p.)
04 mars 2010
Arbre sans vent de Li Rui
Voilà un livre qui, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas
ordinaire. Déjà de par la construction : une succession de chapitres
tous utilisant la première personne du singulier mais tous désignant des
personnages différents.
On pourrait se perdre avec tous ces "je" me
direz-vous mais il n'en est rien car une sorte de petit guide
répertoriant les prises de parole nous oriente en début de roman.
Ainsi,
au départ on colle à cette table des personnages pour se situer dans
l'œuvre puis les points de vue sont évidents : certains personnes ont
des tics de langage, ils sont facilement reconnaissables. Donc la
syntaxe du roman a de quoi charmer car elle dynamise l'action en nous
montrant ces bribes de pensées recueillies l'espace de quelques pages.
Pour
l'histoire, nous sommes dans un petit village pris dans la tourmente de
la Révolution culturelle. Dans ce village, certains membres tout juste
arrivés font régner la loi communiste et créent des incompréhensions
locales. Car dans ce village dits des "Nains" tous sont boiteux, tous
sont éclopés et mal lotis dans leur vie, survivant honnêtement grâce à
leurs récoltes et leurs élevages. Et ces éléments "normaux" qui viennent
régir la vie du village sèment la discorde : ils sont physiquement
grands et bien en chair, ils sont hiérarchiquement au-dessus, tout leur
est dû. C'est comme une allégorie de leur condition qui s'exprime dans
leur physique.
Quiproquos et ouï-dire inclinent la balance du
côté des grands et le petit peuple en est réduit à subir et à exécuter.
Puis un suicide vient ébranler le village des Nains et entrainer la
colère de ces gens qui n'ont rien mais qui font tout. Et dans la lente
procession qui vient saluer le mort les langues se délient, les animaux
ont leurs mots à dire eux aussi. Ainsi Erhei (l'âne du défunt) est celui
que beaucoup craignent car il a été amputé de son maître.
Je ne
résiste pas à l'envie de vous mettre quelques mots qui figurent au dos
du livre :
Au moins autant que par ses thèmes, c'est par sa
composition esthétique et musicale - jeu de couleurs, de voix et de
bruits - que le roman impose son originalité. Des maux que la misère
économique et le pouvoir politique font endurer aux villageois, on
glisse vers des interrogations sur l'existence, la mort, le vide et le
néant, l'autre rive. Li Rui livre ici une œuvre aux accents de chœur
polyphonique et qui atteint un degré intense d'expression poétique.
Et
ces passages qui m'ont interpellé :
On dirait que j'ai déjà
vu cela un jour, mais quand? ... Ah oui, c'était dans les bras de ma
mère, je me suis réveillé au milieu de la nuit, couvert de rosée, en
relevant la tête je vois le ciel parsemé d'étoiles dans le vide entre
les branches des arbres, ma mère me couvre la bouche de sa main, et dit,
ne fais pas de bruit, sinon les diables japonais vont entendre ! Les
étoiles du ciel sont d'un coup tombées dans mes yeux. (p.40)
L'arbre
préfère le calme, mais le vent continue de souffler, la lutte des
classes existe indépendamment de la volonté des hommes... (p.43)
Arbre sans vent - Li Rui (Philippe Picquier, 2000, 206 p.)
12 février 2010
Jumeaux de Diao Dou
Deux frères jumeaux Wei Dong et Wei Feng forment
le nœud commun de l'histoire qui se dé
roule ici. Le premier a mené
une brillante carrière, a pris femme et possède un luxueux appartement
; le deuxième vient de sortir de prison après huit années de réclusion.
Tout
porterait à croire que l'un est bon et l'autre le voyou qui mènera,
à sa sortie, une vie de débauché. Mais évidemment, rien ne se passe
comme prévu. En premier lieu, Li Jing (la femme de Wei Dong) s'entiche
de son beau-frère ce qui fait peser de lourds soupçons sur les deux
"éléments rapportés" de la famille. Car Wei Feng passe, malgré son
tribut payé pour un être à qui on ne peut se fier. Il peine à trouver
un travail, semble se satisfaire de vivre aux dépens tour à tour de son
frère et de ses parents. En effet, tous habitent dans des maisons
mitoyennes qui les obligent à vivre quasiment en permanence à cinq.
De
fil en aiguille, de lourds secrets révélés au grand jour viennent
inverser la tendance et faire du mauvais bougre le plus gentil des
hommes floués.
Le couple infernal de Li Jing et Wei Dong gagne en
machiavélisme et trouve toutes les supercheries pour déjouer la vie
familiale bien établie. Un drame se profile à l'horizon qui n'épargnera
personne. Les deux générations, presque sous le même toit, vivent dans
le malaise et dans la suspicion. Et le dénouement arrive dans un climat
tendu où personne ne se fie plus à personne.
L'histoire en
elle-même est sympathique car on se croirait au départ dans une petit
vaudeville familial. Progressivement les liens se resserrent et on
bascule dans une sorte d'intrigue policière où les sentiments sont si
forts qu'ils peuvent parfois mener à la trahison. C'est ainsi qu'on
prend de la distance pour tenter de cerner les véritables personnalités
de ces êtres si proches physiquement (des jumeaux qui se ressemblent
comme deux gouttes d'eaux) et matériellement (lieux de vie quasi
indissolubles) . Comme si la gémellité entrainait invariablement un
lien à la vie et à la mort !
J'ai tout de même un petit bémol à
apporter avec des fautes dans le texte très, très récurrentes. Cela nuit à la lecture et c'est bien dommage car le sujet m'a sinon très
intéressé !
- C'est Wei Dong qui t'a demandé de me surveiller?
- Mais non. Je suis pas... C'est pas à la place de...
- Tu n'avais pas dit que tu allais à Changtu ces deux jours? Comment ça se fait que tu ne sois pas parti?
- J'y vais plus !
- Pourquoi?
- Je ne veux pas m'éloigner de toi !
- Mais... Je croyais que je t'énervais ?
- Je... Je t'aime ! (p.78)
Jumeaux - Diao Dou (Bleu de Chine, coll. Chine en poche, 2001, 154 p.)
10 février 2010
La femme du boucher de Li Ang
Inspiré d'un fait réel qui a défrayé la chronique à Taïwan, une femme
de boucher à tué et dépecé son mari dans les années 80. En apparence
inoffensive et craintive, la jeune femme était décriée dans le village
au point qu'elle était mise à part et considérée comme une bête
curieuse. Être boucher en ce temps-là c'est être destiné à la damnation
car la mort est le lot commun de ces gens un peu marginaux.
Un couple infernal en somme qui cèle un pacte dans le malsain, dans un quotidien fait de violence, d'alcool et de misère.
C'est
une histoire bien prenante car la petite population gravite autour de
ces deux là, chacun jase sur ce qui se passe dans le foyer, chacun
pense que c'est Lin Shi, l'épouse, qui attire les foudres de tous.
Quant
au boucher, Chen-le-tueur-de-porcs, il accumule tous les vices :
brutal, sanguinaire, sadique... Il fait de la vie de sa femme un enfer
et provoque celle-ci pour que le démon s'empare d'elle. A son
détriment, à lui !
Li Ang a obtenu avec La femme du boucher (repris sous le titre plus provocateur de Tuer son mari)
le plus prestigieux prix littéraire là-bas, le Lianhe bao (L'union), à
sa sortie. Pour un premier roman c'est une consécration qui place sur
cette jeune auteur tous les espoirs. Effectivement le livre est d'une
force assez extraordinaire dans le vocabulaire et la fluidité du style.
Entre violence, sexe et tourments réguliers et séquencés on
s'attendrait à un roman écrit par un homme dans la force de l'âge.
Mais
c'est une jeune femme iconoclaste d'une trentaine d'années qui fige ce
faits divers et le romance. La fiction est troublante et la valeur de
cette œuvre est indéniable.
Le roman commence avec l'article
relatant les faits réels dans un journal national de l'époque. On part
donc du fait tel qu'il a eu lieu pour revenir sur les mécanismes qui
ont conduit à un tel drame au sein d'une famille qui paraissait, si ce
n'est pas banale, du moins sans histoire. Et la découverte du schéma en
place révèle son lot de surprises pour nous conduire au dénouement tant
attendu rendu avec un sang froid qui nous laisse coi. Mais le plus
étrange c'est qu'on ne parvient pas à s'apitoyer sur le sort de la
femme et encore moins sur celui du mari. Malgré les privations qu'il
lui astreignait, elle a acquis au fil du roman une légitimité et un
pouvoir de manipulation qui la rend indépendante et libre d'agir.
Résultat assez surprenant !
A partir de ce moment, il
commença effectivement à tout mettre sous clé, dans le buffet, y
compris le riz et les patates. Chaque fois qu'il mangeait à la maison,
il donnait à Lin Shi la quantité nécessaire pour qu'elle prépare son
repas, et non seulement il ne la laissait pas goûter une seule bouchée,
mais il exigeait d'elle qu'elle le serve et qu'elle le regarde se
régaler. (p. 176)
Un livre prenant qui incite à se procurer d'autres livres de Li Ang. Le jardin des égarements risque d'être une de mes prochaines lectures.
Je vous avais présenté hier Essais de micro d'un autre auteur taïwanais et j'ai voulu continuer sur cette lignée d'auteurs un peu atypiques sur leur île isolée.
La femme du boucher ; appelé au départ Tuer son mari - Li Ang (Flammarion, 1992, 199 p.)
09 février 2010
Essais de micro de Huang Kuo-chun
Né en 1971 à Taipei, fils aîné de Hwang Chun-ming, dont Actes Sud a publié Le Gong, Huang
Kuo-chun s'est suicidé en
juin 2003, en laissant derrière lui cinq
volumes, dont deux posthumes : trois recueils de nouvelles, un roman
inachevé et un recueil de textes en prose.
Dans ce recueil, c'est toute une société de consommation qui est passée
au crible. A travers une série de saynètes où transparait un humour
chargé d'absurde et d'incongruité, on explore le Taipei moderne. Et on
a droit à des mises en scène qui pourraient faire de bien bons petits
téléfilms pour la télévision.
Entre un cafard amoureux, un mannequin
en plastique qui prend vie, un micro-ondes doté de la parole, c'est
tout un univers qui s'esquisse. On croirait filer dans le non-sens mais
ce n'est qu'une ficelle permettant à l'écrivain de pointer les
absurdités de la vie.
On sent l'auteur désabusé et réaliste sur les
travers qu'engendre la superproduction des médias. Ce livre donne
l'impression de toujours rester en amont pour voir de loin tous les
vices de la société actuelle. C'est un melting-pot de mélancolie, de
lucidité et le résultat est porteur : on vogue sur les eaux salées à la
recherche d'horizons moins campés dans l'illusion.
Je ne vous livrerai qu'une phrase qui me semble illustrer à merveille les traits de génie de l'auteur. Le livre en est bourré !
Quand tu as envie de pleurer, va-t'en couper des oignons dans la cuisine (p. 80)
Voilà qui est fort réjouissant pour ce roman tout droit échappé d'un Taïwan plongé dans une sorte d'univers kafkaïen. Il n'a l'air de rien ce livre car il n'a pas fait grand bruit mais moi j'ai envie de le mettre en lumière. Enjoy !
Essais de micro - Huang Kuo-chun (Actes Sud, 2009, 183 p.)
22 décembre 2009
Je suis ton papa de Wang Shuo
Encore un livre chinois qui a été une totale découverte et qui m'a amusé de par l'angle nouveau : un père/un fils (deux personnalités complexes).
Un père, Ma Linsheng, élève seul son fils, Ma Rui, suite à un divorce
houleux. C'est donc dans le quotidien de ce petit couple, aux heurts et
malheurs fréquents, que nous emmène Wang Shuo. La position du père face
à son jeune adolescent de 12-13 ans, en constante rébellion et
pourfendeur de l'injustice, va être difficile à trouver. En effet, Ma
Linsheng tente tout d'abord d'imposer son autorité en instaurant une
certaine distance : Ma Rui le vouvoie, en a presque peur et ne cesse de
se heurter à un mur.
Puis Ma Linsheng adopte une nouvelle
stratégie : son fils a la permission de le tutoyer, de l'appeler par
son prénom et ainsi le père pense régler les conflits. En expérimentant
les rapports copain/copain, le père doit bien se rendre à l'évidence
qu'ils sont dorénavant sur un même pied d'égalité. Cela donne des
situations comiques : une partie de ping-pong où chacun, mauvais
joueur, insulte l'autre... le ton monte, monte jusqu'à aboutir à une
chute bien prévisible.
Dans cette nouvelle distribution des rôles, on
rit du cocasse de certaines scènes où le fils tente de trouver une
nouvelle compagne à son père, où Ma Linsheng joue le tout pour le tout
afin d'intégrer la bande de copains de son fils, où il use de tous les
stratagèmes (maladie feinte, fatigue, fouille méthodique des
affaires...) pour être proche de Ma Rui. Comme si ce rapprochement
avait fait de ces deux êtres deux frères aux ruses inépuisables.
Puis
les statuts se disloquent et le père perd peu à peu de son "prestige"
en devenant quasiment fils (fils de son fils... on se comprend?). Et
c'est justement d'un drôle de voir que les rapports humains et surtout
cette relation très complexe, d'un père avec son fils, peuvent
s'ébranler et remettre tout un ordre familial en question.
Ma Linsheng jette un regard finaud sur son fils. Il a un petit gloussement :
- C'est pourquoi je te comprends. Je suis passé moi aussi par ce stade, et je sais ce que c'est que d'être un fils. [...]
- Ton père te battait souvent?
-
Change de sujet, tu me fais perdre le fil, grommelle Ma Linsheng avec
impatience. Tu m'as entendu? Je te comprends, moi, ton père. Je te
comprends.
- J'ai entendu. Tu me comprends.
- Tu n'es pas touché?
- Je le suis.
- Puisque je te comprends, ne dois-tu pas me comprendre en retour?
-
Tu me comprends parce que tu as toi aussi été un fils, mais moi qui
n'ai jamais encore été père, comment veux-tu que je te comprenne? [...]
Le fils console son père :
- Mais je suis ravi que tu me comprennes." (pp. 300-301)
Je suis ton papa - Wang Shuo (Flammarion, 1997, 404 p.)
20 décembre 2009
Poisson à face humaine de Liu Xinwu
Comme vous pourrez le constater au vu du nombre de pages, le livre est
extrêmement court et en effet puisqu'il s'agit en fait d'une simple nouvelle.
Le récit se passe à Pékin dans un taxi conduisant notre narratrice à
l'aéroport. Naturalisée américaine, on ne connaît pas les circonstances de son retour en Chine mais le trajet en voiture, déterminant, lui permet
de se remémorer son passé. Pendant la Révolution
culturelle, elle a aimé un jeune homme chinois passionnément, et croit reconnaître dans le chauffeur de taxi l'amant passé.
On
assiste donc aux tergiversations et aux doutes de cette femme tiraillée
entre sa nouvelle nationalité et son passé dont elle n'arrive pas à se
défaire.
Quant au titre, il évoque des poissons à l'aspect
étrangement humain qui font surface dans ses souvenirs comme dans
l'étang où la protagoniste se rendait dans son enfance.
J'en ai
peut-être déjà trop dit tant le livre est un condensé de deux époques
troublées politiquement qui confrontent deux modes de vie diamétralement opposés.
Une
bonne entrée en matière pour ceux qui craignent de ne pas accrocher à
l'ambiance chinoise ! De plus j'avais énormément apprécié la
couverture. Ma note ne sera par contre pas très élevée car mon bémol concerne la longueur : parce que c'est décidément trop court et
qu'on ne peut laisser divaguer son imaginaire tant tout est pesé et
millimétré.
On aurait aimé savoir qui est cette femme et le motif de son retour vers la patrie originelle.
6,5/10
Poisson à face humaine - Liu Xinwu (Ed. Bleu de Chine, Coll. Chine en poche, 2004, 59 p.)




