16 avril 2012
Boire la tasse de Christophe Langlois
Je crois que je vais devoir m'y reprendre à plusieurs reprises pour fouler les profondeurs de cet ouvrage qui m'a tenu complètement coite quelques jours. C'est que ce recueil de nouvelles met en scène des situations farfelues, des personnages paraissant normaux mais dérapant subitement dans l'étrange, l'air de rien. Il est dit en quatrième de couverture que l'auteur est un "héritier de Buzzati" et en effet, il tient le bon filon en nous entrainant dans des atmosphères lourdes de sens, basculant tantôt dans le loufoque, tantôt dans le fantastique. Ce que je tiens à souligner, c'est surtout que c'est écrit délicieusement. On se laisse couler (car c'est bien le cas lorsqu'on boit de cette tasse-là) dans un mélange d'émerveillement et de stupéfaction.

Chaque nouvelle est fabuleusement originale, (dé)taillée avec précision et donne à réfléchir sur la société et sur ses mœurs. La première nouvelle s'inscrit lors d'un dîner d'amis où tous exposent à tour de rôle les prodiges résultant de la dermosection (on enlève la peau, enveloppe opaque pour enfin dévoiler l'intérieur). Et chacun d'exhiber des parties de corps, plus que nues, exposées à un voyeurisme des plus dérangeants. La chute de cette nouvelle est juste sublime !
Autre nouvelle, trame tout aussi intrigante avec un jeune homme qui croise, tous les 30 avril sur la même nationale de Seine-et-Marne, Hitler roulant en Laguna. Est-ce une illusion? Pourquoi cette répétition digne d'un esprit frappeur?
La nouvelle qui m'a le plus fait rire c'est sans nul doute celle du bon pasteur, se voyant suppléer par un fly-book dernière génération, un renfort utile à la célébration des offices car ponctuel et extrêmement prévoyant. Quand la modernité se met au service de la religion traditionnelle, c'est tordant et presque proche de l'anachronisme.
Se sentant observé, le psautier émit une vibration angélique d'insouciance feinte, et lui sifflota un Salve Regina version pop. C'est que cet imprimé volatile avait tout pour plaire. Il le réveillait à quatre heures du matin pour chanter l'office, l'accablait de citations bibliques quand il marchait dans la rue et, quand il confessait, l'interrompait pou corriger ses recommandations. Il n'en fallait pas plus pour passer à la casserole. (pp.74-75)
Je pourrais vous livrer encore de nombreux éléments d'autres nouvelles mais je crois que le plaisir réside aussi dans la découverte. Et là vous en aurez pour votre argent avec pas moins de quinze nouvelles, toutes plus réussies les unes que les autres. Nul besoin de préciser que j'ai adoré ce recueil de nouvelles ! Christophe Langlois se place d'ores et déjà parmi les plus talentueux nouvellistes de notre génération. A vous prendre une tasse et de vous servir de cet étrange breuvage qui ne vous laissera ni chaud ni froid !
Je vous recommande de lire l'excellente chronique de Pierre Assouline sur ce recueil. C'est lui qui m'a donné envie de le découvrir ! Grand bien m'en a pris !
Boire la tasse - Christophe Langlois (L'arbre vengeur, 2011, 204 p.)
14 mars 2012
La liseuse de Paul Fournel
Ce livre a eu un écho tout particulier car je suis moi-même l'heureuse propriétaire d'une liseuse qui pour l'instant ne fait que trôner, décorativement, sur une étagère. L'objet m'intrigue, m'interpelle, m'ordonne de m'y pencher plus sérieusement mais je préfère pour l'instant me documenter sur l'engin, lire l'expérience des autres, qu'en faire un usage intensif. Je picore, j'explore les fonctionnalités mais je n'ai pour l'instant jamais lu de texte intégral sur ma liseuse qui est pourtant conçue pour (si, si !). Et je crois bien que ce livre de Paul Fournel a fait évoluer ma réflexion sur le numérique et m'a fait relativiser.

Robert Dubois est éditeur et il est plutôt conservateur, dans le genre, ou, comme qui dirait, de la vieille école. Alors, lorsqu'une stagiaire lui tend une tablette électronique pour lire ses nouveaux manuscrits, c'est plutôt réticent voire carrément réfractaire qu'il s'engage sur la voie du numérique. De là nait une curiosité pour la "bête" qui semble malgré tout passer tous les tests avec succès : la luminosité, l'interopérabilité, la gabarit... tout concourt à l'adopter. Il en viendrait presque à délaisser le papier pour se forger son petit monde uniquement via la liseuse. Il y a, dans cette soudaine mutation, des acteurs fondamentaux qui voient en la liseuse une formidable voie de passage vers le texte immatériel, dénué de toute contrainte physique. Le texte se fait plus fluctuant car il est désormais possible de ponctuer le texte de remarques, d'être immergé dans les mots, encore plus près de l'approche textuelle et didactique d'un roman.
En attendant, je publie de bons livres qui vivent quelques heures, dont quelques-uns s'endorment dans les grandes bibliothèques et dont la majorité retourne au papier. En attendant de retourner un jour aux pixels. A quoi ressemblera le pilon des liseuses? J'ai toujours préféré les livres à l'argent, hélas. (p. 51)
Je dois avouer que mon intérêt pour ce livre est allé croissant. Au départ j'avais du mal à me figurer comment parler d'un outil de lecture qui plus est, encore peu fréquent chez la plupart des lecteurs. Mais j'ai trouvé que situer l'action dans une maison d'édition avec, comme personnage principal cet éditeur en constante interrogation sur l'évolution du métier, était une approche particulièrement intéressante. On assiste à la lente appropriation de la machine par l'homme qui aurait pourtant de solides arguments pour la condamner et l'éloigner la plus possible de son quotidien. Mais j'ai bien aimé ce récit car le personnage est plein d'intelligence, réactif et encore bourré d'envies. C'est bien lui qui propose de développer une sphère numérique spécialement conçue pour les liseuses, c'est bien lui qui remplit des caisses de ses vieux livres pour laisser place au numérique. En somme, il se veut un acteur pleinement investi dans les fonctions qui sont les siennes. Et c'est tout à son honneur ! Maintenant à moi de prendre le taureau par les cornes et de faire confiance en ma toute nouvelle liseuse.
La liseuse - Paul Fournel (P.O.L, 2011, 216 p.)
10 février 2012
Le fils de Michel Rostain

Je tiens avant toute chose à préciser qu'il n'y a pas de pathos dans ce récit. Ce serait pourtant bien facile de s'apitoyer sur la situation, de larmoyer sur cet événement tragique avec force détails sordides ou tout du moins intimes. Mais le père parle avec beaucoup d'amour de ce rejeton qui a occupé une place immense dans sa vie (c'était un fils unique, brillant et bien dans sa peau) avant de partir brusquement alors que la veille les discussions allaient bon train et qu'ils s'étaient même autorisés dernièrement une sortie au théâtre ensemble, joyeuseté appréciée par tous. Les mots de ce père m'ont touché au même titre que ses émotions retranscrites avec une sorte de pudeur, que toutes les étapes de son deuil : l'annonce, l'enterrement, le retour à un quotidien beaucoup trop morne avec cette prise de conscience de l'innommable. J'ai particulièrement apprécié la fin de l'histoire, presque légère et teintée d'espoir. Elle m'a donné du peps et j'ai trouvé qu'elle faisait un joli pied de nez au destin.
Bon, je ne vais pas le nier, les lignes suivantes et quelques autres m'ont quand même tiré des larmes. Mais c'était "pour la bonne cause" !
Quand on demandait à papa quel était son signe astral, il ricanait. Il disait qu'il se foutait éperdument de connaître son signe du zodiaque, et encore plus son ascendant. Il ajoutait qu'il ne savait qu'une chose, le nom de son descendant : "Lion", moi. Aujourd'hui où je viens de mourir, papa n'a plus rien, ni ascendant ni descendant. (p. 13)
Michel Rostain a obtenu le prix Goncourt du premier roman pour cet ouvrage. Et je confirme, c'est un livre poignant qui mérite tout à fait d'être remarqué ! Il ne s'agit pas seulement d'une réalité (qu'on préfèrerait éloigner le plus possible), c'est aussi un bel hymne à la vie et à la famille !
04 décembre 2011
L'unique objet de mon désir de Frédéric Teillard

Un homme (Gilles), sa femme (Alix) sont les personnages bien ancrés dans ce roman. Gilles est écrivain et il est laissé seul au moment de Noël, livré à ses pages blanches. Pendant ce temps-là, Alix fuit le domicile pour retrouver Nino, son amant, en Normandie. Une bête histoire d’adultère, vous allez me dire ? Pas tout à fait car, tour à tour, ces deux êtres séparés prennent la parole et donnent corps à leurs doutes, leurs envies, leurs espoirs. Pour Gilles c’est une habitude que d’écrire sur la vie. Pour Alix, la confession sur son journal intime tient plus de l’échappatoire, de la thérapie pour trouver sens à ce qui lui échappe.
Gilles persiste à vouloir écrire son nouveau roman mais manque d’inspiration Quant à Alix, c’est du bon temps qu’elle cherche à trouver auprès de Nino, exact opposé de son mari Gilles. Mais n’est-ce pas illusoire de prêter un semblant renouveau à une histoire faite de passion et de chair ? Toute la fiction s’écoule ici pendant la période de Noël, habituellement heureuse et conviviale mais qui est ici charnière en termes de construction et de déconstruction de couple.
Je me suis retrouvée dans ce roman, en particulier empathique par les déambulations d’Alix, tournée vers une vie faite d’imprévus tout en étant nostalgique de ses années de complicité avec Gilles. Doit-elle le quitter ou lui donner une nouvelle chance ? Paradoxalement, c’est aussi cette ambivalence des sentiments qui peu à peu a commencé à m’échauder. Qu’Alix prenne ses responsabilités, si tant est qu’elle ait les clés de son cœur ! De toute façon, ça me fait toujours bondir quand le sujet traite de près ou de loin de l'adultère. Il n'en fallait pas plus pour que je démarre au quart de tour ![]()
C’est un court roman dont la dynamique repose sur l’alternance de styles : Gilles est un littéraire, un prosateur maniant mots et réflexions avec brio. Pour Alix, la confession est plus énergique, peut-être plus intime et confuse car c’est de son corps et de son âme dont il s’agit. C’est une aventure (extra)conjugale qu’on suit avec plaisir, pressé d’en découvrir le dénouement mais aussi interpellé par le style et par cette intrigue amoureuse qui en concernera plus d’un.
L'unique objet de mon désir - Frédéric Teillard (Galaade, 2011, 224 p.)
29 novembre 2011
La Chartreuse de Parme de Stendhal
S'il est un livre que je souhaitais lire depuis longtemps, c'est bien La Chartreuse de Parme. L'un de mes grands classiques de tous les temps c'est Le rouge et le noir. Après celui-ci, je n'avais qu'une envie, approfondir avec ce roman "italien". C'est chose faite et je ne boude pas mon plaisir car j'y ai trouvé matière au romanesque, à la passion et à l'aventure.

Le personnage principal de ce roman, Fabrice del Dongo, c'est un peu l'anti-héros tel qu'on le connait (celui qui fonce tête baissée et se rend compte de ses erreurs après coup). Plein de bravoure mais immature, il fuit Milan, Grianta, Côme et tous les endroits qui l'ont vu évoluer pour rejoindre Napoléon, son "idole". Mais c'est dans le même temps que se déclare la bataille de Waterloo qui, comme chacun le sait, se termine sur une défaite. Ce qui est drôle c'est que Fabrice y prend part, très idéaliste sur l'issue de la confrontation. Il débarque, fait ses premières armes, se fait houspiller et termine même emprisonné.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. (p. 87)
On le prend presque en pitié ce jeune héros qui prêche pour la gloire mais ne prend la prison et l'exil. Après la libération, il multiplie les conquêtes amoureuses et fait tomber le cœur de ses dames (c'est que c'est un séducteur invétéré). Puis, un jour, il tue au cours d'un combat, Giletti, un mari jaloux. De cela, il écope une bonne paire d'années de prison et est conduit à la tour Farnese. Ce lieu, qui aurait pu être celui de la reconstruction est surtout celui qui lui fait connaître le grand amour, en la personne de Clelia Conti, fille du gouverneur de la prison. Fabrice vit heureux, éperdu devant ses visions quotidiennes de l'être aimé mais c'est sans compter la détermination de sa tante, Gina, secrètement amoureuse, qui le convainc de s'échapper.
Même si l'évasion est une réussite, que Clelia y était elle-même mêlée, les destins amoureux se scellent : Gina épouse consécutivement le prince puis le comte Mosca (qui l'a toujours soutenue) et doit renoncer à son cher neveu. Quant à Clelia, elle répond au vœu de son père en épousant Crescenzi, mais son cœur et ses pensées sont tous tournés vers Fabrice. Le galant amour souverain se poursuit entre nos deux protagonistes italiens : Clelia et Fabrice. Ils s’accommodent de la situation jusqu'à ce qu'un événement douloureux viennent compromettre toute leur histoire.
Voilà comment l'histoire de La chartreuse de Parme bascule de la joyeuseté des guerres ou prisons à la tristesse des amours déçus et des destins séparés. Mais c'est ce qui fait le charme de ce roman : l'aspect un peu désuet des sentiments exaltés et platoniques face à la fierté et aux devoirs individuels de chaque personnage. J'ai profondément aimé me replonger dans un classique car j'y trouve à dose égale tous les plaisirs qui m'immergent dans une narration traditionnelle : une trame pleine de péripéties avec un héros à la frontière de la candeur. Et à ses côtés gravitent une foule de personnages, tous plus engagés les uns que les autres : politiquement, religieusement, amoureusement...
J'ai été charmée par cette déambulation de lieux, de personnages, d'actions et ai trouvé beaucoup de plaisir à me trouver régulièrement interpellée par Stendhal qui s'adresse à son lecteur "le lecteur aura tôt fait de remarquer que...". Oui le lecteur est un acteur à part entière ! L'Italie où se place la majeure partie de l'action, nous parait être la terre de tous les compromis mais aussi de toutes les audaces. Et on a tôt fait de vouloir s'inscrire comme un lecteur averti de toute cette intrigue italienne !
Je tiens à remercier
ainsi que
pour ce roman reçu dans le cadre de
l'opération Un poche, Un(e) mordu(e), Une critique ! ! Je suis désormais conquise par ce nouveau format qui risque d'être un formidable compagnon de mon sac à main ![]()

La Chartreuse de Parme - Stendhal (Pointsdeux, 2011, 913 p.)
05 septembre 2011
Le complexe de Caliban de Linda Lê
Il y a quelques jours, je vous parlais du petit dernier de Linda Lê, A l'enfant que je n'aurai pas, sorti tout récemment. Pour mon cas, c'était une deuxième découverte de l'oeuvre de cette auteur, que j'apprécie énormément. Voilà aujourd'hui le livre qui me l'a fait connaître ! Une lecture ardue mais tout à fait enrichissante et qui m'assurait des retrouvailles prochaines avec une plume très bien menée.

Une petite explication du titre qui évoque le personnage de Caliban, être démoniaque issu de la pièce de théâtre de William Shakespeare, La tempête. Il fait référence à la part sombre de chacun qui nous élève tout autant qu'elle nous fait stagner en plein doute.
Ce livre est un pêle-mêle de littérature tant du point du vue du lecteur que de l'écrivain. S'y côtoient de multiples figures littéraires, des emblèmes internationaux dont l'œuvre magistrale a bercé la jeunesse de Linda Lê. En effet, c'est un récit presque autobiographique qui vient se substituer à la trame narrative. On suit l'évolution de notre auteur/narratrice de sa prime enfance à ses interrogations d'écrivain en devenir. On assiste à l'introspection d'une immense érudite qui daigne nous faire partager tous ces mentors qui l'ont jusque là fascinée.
Quand j'ai débuté ma lecture, je n'ai pu m'empêcher de faire à maintes reprises des parallèles avec Une histoire de la lecture d'Alberto Manguel. Parce que le parcours est identique : la migration, le refuge dans les livres, l'insoumission aux tierces personnes. Mais peu à peu le chemin dévie dans une sorte de forêt broussailleuse : car Linda Lê est une encyclopédie vivante maniant avec une justesse absolue culture classique et moderne (Manguel l'était aussi mais il était plus aisé à suivre). On se retrouve à flâner entre Antigone, Virgile, Shakespeare et Pessoa, et on apprécie l'éclairage bien que parfois la lumière soit tamisée. Il faut être dénué de toute distraction extérieure car le fil est assez dur à suivre : il requiert une intense attention bien qu'il soit palpitant d'opinions contrastées et de sources pertinentes.
Voici deux passages qui m'ont saisi par leur originalité :
A propos d'un professeur au Havre:
"A moi, il parla aussi de son amour des femmes auxquelles il avait échoué à communiquer sa passion pour la littérature, au point qu'il rêvait, afin de concilier son culte des livres et sa rage d'aimer, de s'adonner, comme Marcel Béalu, à la "bibliogynie" et de posséder une collection de femmes reliées où, sous l'apparence d'honnêtes in-octavo, ses bien-aimées seraient alignées l'une contre l'autre, enfin sages, chacune habillée selon sa nature : "En veau mort-né les romanesques, percaline rose les fausses naïves, cuir noir genre missel les passionnées et les vierges en maroquin blanc." (p. 39)
"Pourquoi lire les classiques? se demandait Italo Calvino. La réponse est dans la définition même que l'auteur de Palomar donne du classique - c'est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire. Les classiques ne sont pas des gardiens de sarcophages qui lèvent une armée de fantômes enveloppés dans le linceul d'une éternité d'autant plus rassurante qu'elle se confond avec un passé révolu. Pour lire les classiques, "on doit aussi établir "d'où" on les lit; sinon tant le lecteur que le livre se perdent dans un nuage atemporel". (p. 155)
En conséquence, je conseille ce livre à ceux qui apprécient une verve aiguisée et pointilleuse. N'ayez pas peur du lexique quasi universitaire employé au détour de chaque phrase car le talent est au-delà. Il est juste enthousiasmant de voir avec quel aplomb Linda Lê peut disserter sur tel ou tel sujet littéraire. Et à tous les fans d'Alberto Manguel : ce livre vous est destiné.
Franche réussite que cette lecture ! Ce ne sera pas la der des ders... ![]()
Le complexe de Caliban - Linda Lê (Christian Bourgois éditeur, 2005, 180 p.)
27 août 2011
A l'enfant que je n'aurai pas de Linda Lê
Ce texte de Linda Lê sur le choix de non-maternité est un témoignage émo
uvant (à destination de son enfant immatériel) qui, en quelques soixante pages, nous entraine dans une réflexion détonante. Quel est le point de vue de la bonne société sur ces femmes qui ont décidé de ne pas enfanter? Il va de soi qu'elles sont jugées, pointées du doigt et doivent même se justifier car ne pas vouloir avoir de descendance est une décision lourde de conséquences.
Linda Lê en fait l'expérience avec son petit ami, S., qui use de tous les arguments pour tenter de la convaincre d'enfin entrer dans le moule. Mais l'auteur a déjà bien réfléchi à la question et trouverait presque contre nature de donner naissance à un être non désiré. Doit-on abdiquer pour sa compagne ou son compagnon? Peut-on espérer un éveil de l'instinct maternel en voyant la "septième merveille du monde" pointer le bout de son nez?
Les mots de Linda Lê sont puissants, brillants et ont résonné en moi extrêmement fort car ils sont criants d'une autre vision de la vie, non moins belle, mais différente de la majorité. Je me suis plus d'une fois remise en question en me disant que foncièrement la femme a, à notre époque, son propre libre-arbitre et peut donc décréter ne pas vouloir être féconde. Est-ce un mal? Peut-on parler d'égoïsme? C'est un vaste débat auquel je ne suis pas sûre d'avoir une opinion très tranchée. Mais le non-désir de maternité m'interpelle car, au contraire de Linda Lê, j'ai un besoin viscéral de me "perpétuer". Je n'en suis pas encore là mais je ne pourrais concevoir un avenir sans enfant. D'un côté comme de l'autre il doit y avoir un certain égotisme, à vouloir avoir toujours une partie de soi et/ou de son nom sur Terre, pour continuer à exister, par prolongement.
Et comment aurais-je subvenu à leurs prodigalités, moi qui suis une cigale, gaspillant mon avoir dans les librairies, moi qui tombe toujours amoureuse d'irresponsables sans fortune, moi qui n'ai pas un métier solide, mais ne suis qu'un écrivain dont les romans ne font pas un tabac? (p. 27)
Sitôt tournée la dernière page, j'ai voulu reprendre certains passages et reparcourir le livre, avec un second plaisir, celui de bien m'imprégner de ces mots, touchants de sensibilité et pourtant très justes et mesurés. Car Linda Lê nous fait part de sa vie, avec S., mais aussi avec des parents (qui n'ont peut-être pas été des exemples de parents), mais aussi avec elle-même et ses démons.
A lire d'une traite et à reprendre à l'occasion pour ne pas garder des œillères sur l'inévitable "fatalité" d'assurer la lignée. D'autres points de vue existent... et c'est tant mieux !
A l'enfant que je n'aurai pas - Linda Lê (NiL, 2011, 64 p., collection "Les Affranchis")
24 août 2011
Vers la mer d'Anne-Sophie Stefanini
Je continue ma découverte des romans de la rentrée littéraire avec un petit ouvrage d'une auteur française qui nous maintient la tête en vacances, bien loin, vers le soleil de la Côte d'Azur. Il est sorti aujourd'hui et il est de bien bonne facture !

Premier roman d’Anne-Sophie Stefanini, ce livre est une très belle immersion dans le quotidien de deux êtres dont la proximité va se retrouver mise à rude épreuve. Deux personnages hantent ce roman : Laure et sa mère, Catherine. La première va sur ses 19 ans, la seconde est immanquablement toujours dans le coup. Lorsque Laure décide de partir pour un long voyage vers Nice, c’est tout naturellement que sa mère lui propose de l’accompagner. Catherine est en effet bien placée pour prendre part au voyage puisqu’elle a, plus jeune, entrepris la même aventure. C’est comme un passage de relai qui s’effectue sous nos yeux. Voilà donc les deux protagonistes, quittant leur domicile parisien, pour descendre en voiture vers la Côte d’Azur. De là, Laure devrait se débrouiller et commencer à mener une vie indépendante. Quant à Catherine, elle profiterait quelques jours du soleil avant de remonter en solitaire vers le foyer laissé vide. C’est une quête initiatique que cette escapade loin d’être de tout repos : un petit accident, un arrêt à Vienne aux conséquences imprévues sur le reste de l’échappée. Les deux personnages sont des êtres qui tentent de s’arracher à leur quotidien fait de silences , de non-dits et de livres comme refuge. Les hommes ont loin d’avoir leur place dans ce roman. Ils sont des spectateurs impuissants de cette fuite en avant mais n’en sont nullement des acteurs.
Je vais être obligée d’un peu raconter ma vie mais en lisant le titre je me suis dit « quelle heureuse coïncidence ! ». En effet, j’entreprenais, en lisant ce roman, quelques jours de voyage vers mes racines dans le Sud de la France (tout près de Nice). Autant dire que j’ai souri en lisant le désir d’un recommencement d’une Laure, à l’aube de sa vie, dans un coin qui m'est plus que familier. Ce livre m’a fait penser au roman de Debora Gambetta, Viaggio de maturità, qui nous fait suivre un groupe de jeunes gens cherchant à reconquérir une petite amie enfuie. Ici le but n’est pas le même puisque Nice semble être le point de départ d’une nouvelle vie, sans raison aucune, sans véritable attache. Malgré tout, le temps passé dans le trajet permet dans les deux histoires de mûrir, d’évoluer et de revoir ses desseins avec un regard neuf. Dans Vers la mer, ce n’est pas un caprice d’enfant gâté cherchant à s’émanciper qui prend place. On a l’impression que c’est une nécessité quasi vitale qui se transmet de mère en fille depuis déjà trois générations. Lorsque vient l’heure de faire des choix, le départ précipité est inévitable.
Voilà un roman bien écrit, sur un thème a priori banal, mais qui est bien traité grâce à l’alternance des points de vue Laure/Catherine. Nul doute que ce voyage de novembre saura en faire partir plus d’un à l'heure où la tête semble encore à tous les voyages imaginaires.
Et voici une très belle lecture d'un passage du roman par l'auteur elle-même ici. Bon voyage
!
Vers la mer - Anne-Sophie Stefanini (Éditions Jean-Claude Lattès, 2011, 235 p.)
19 août 2011
Cheyenn de François Emmanuel
Un réalisateur de documentaires (le narrateur) s'intéresse au meurtre d'un SDF, le dénommé Samuel Montana-Touré. Ce n'est pas l'acte cruel qui retient son attention mais bien la personnalité du jeune marginal, qui avait su capter son regard lors d'un précédent tournage. Qui était cet homme que l'on surnomme Cheyenn? Les pistes à exploiter sont minces car les SDF se font vite oublier, déjà partiellement exclus de la société.
Le cinéaste s'acharne, même contre l'avis de ses supérieurs, pour rendre justice à cet homme qui s'est laissé mourir à petit feu avant de recevoir le coup fatal. Il revisionne les séquences enregistrées, interviewe le "colocataire" de hangar Lukakowski, tente de joindre les skinheads qui seraient les meurtriers présumés. Par un concours de circonstances, il apprend l'existence d'une sœur non loin, qui le mène à la fameuse Maria, qui aurait eu des liens avec le SDF. Maria, est en fait Mauda, et de Cheyenn, elle connait bien plus que le nom ou le personnage vacillant et errant dans les rues.
Si au départ, l'entreprise de faire un film, à partir de fragments très lacunaires, laissait à désirer, au fil du temps on comprend que la détermination du narrateur peut s'avérer payante. En pointant l'objectif sur le petit peuple mis à l'écart on apprend de grandes choses et c'est une leçon de vie à laquelle le lecteur prend part, en toute humilité, presque spectateur d'un homme qui livre ses secrets.
Dans ce récit-reportage, on est tour à tour révoltés par l'indifférence générale puis par les gens qui ne souhaitent pas être mêlés à cette affaire, aussi sombre soit-elle. Effectivement, qui peut se targuer d'avoir fréquenté un SDF? Et plus encore, qui peut revendiquer un meurtre si "insignifiant"?
J'ai pour ma part été un peu désorientée par le parti pris de François Emmanuel de nous faire suivre son personnage comme dans un film. Or le film est ici composé de mots et de transparence. En théorie, je n'aurais pas choisi un tel livre de moi-même mais c'est une découverte bien agréable qui m'a fait sortir des sentiers battus.
Sans conteste, Cheyenn est un bon livre qui se termine tout en douceur, mais ça, je ne vous en dirai rien.
Un grand merci à Libfly et au Furet du Nord pour la découverte de ce livre, dans le cadre de l'opération "rentrée littéraire".
Cheyenn - François Emmanuel (Editions du Seuil, 2011, 123 p.)
13 août 2011
Un avenir de Véronique Bizot
Voilà un autre livre de la rentrée littéraire. Je dois être particulièrement chanceuse, ou être dans un excellent état d'esprit, car j'ai adhéré de bout en bout. Merci Praline pour le prêt !

Paul reçoit une lettre de son frère jumeau, Odd. Celui-ci lui annonce sa décision de disparaitre et lui demande en post-scriptum s'il peut passer chez lui vérifier que le robinet du lavabo a bien été purgé. Bien que la lettre soit énigmatique, elle n'en est pas moins inquiétante et Paul file donc vers la demeure vide. Arrivé sur les lieux, il est assailli par les souvenirs et par les doutes. Que s'est-il passé pour que la famille devienne ce qu'elle est?
En cent pages, Véronique Bizot nous entraine dans une sorte de road-trip où sont livrés pèle-mêle portraits familiaux, anecdotes mais aussi solitude et espoir.
De notre mère émane cette lumière mate propre à la Norvège et comme une espèce d'insouciance, je suppose qu'alors elle riait beaucoup et que notre père devait en quelque sorte se nourrir de son rire, qui le dispensait lui-même du moindre effort de gaieté. (p. 43)
J'ai aimé l'écriture de Véronique Bizot, pleine de fantaisie car faite de contrastes, d'images... Certes, le récit est court mais il n'empêche qu'on prend ces cent pages avec plaisir. C'est avec un égal plaisir qu'on découvre la famille : le rigide Harald, Adina et Dorthéa (les récentes sœurs mariées), Margrete (envoyée à l'asile). Odd parait déjà très isolé car loin de tous et c'est Paul qui fait le lien, tentant toujours de le ramener vers le cocon familial. Bien sûr, les personnalités ne sont pas aussi fouillées qu'elles pourraient l'être mais, pour ce roman, la mission est pour moi remplie : j'ai suivi la déambulation du narrateur avec ce pincement au cœur, ne sachant le dénouement, et une pointe de joyeuse impatience.
Un récit qui mérite qu'on s'y intéresse, à l'approche de cette rentrée littéraire !
Un avenir - Véronique Bizot (Actes Sud, 2011, 103 p.)











