25 avril 2012

L'armoire des robes oubliées de Riikka Pulkkinen

J'avais besoin d'un livre qui me fasse du bien, un livre à la fois réconfortant, bien écrit et où la famille tienne une place de choix. C'est ce que j'ai trouvé dans L'armoire des robes oubliées où les personnages féminins se disputent la vedette. C'est aussi une histoire qui s'inscrit sur plusieurs générations, à travers une famille unie et ce, malgré les années, malgré les tourmentes telles que la maladie ou l'amour bouleversé.

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Il y a d'abord Elsa, au centre de tout, qui fut une psychologue réputée et qui est maintenant en phase terminale d'un cancer, soignée chez elle. A ses côtés il y a l'artiste de la famille, Martti, son compagnon qui la soutient bravement dans sa souffrance. De leur union est née Eleonoora, choyée mais qui maintenant s'inquiète pour sa mère. Elle-même a eu des enfants dont Anna, proche de ses grands-parents, qui, lors d'un essayage vestimentaire tombe sur une robe qui attire son regard. C'est elle qui va faire surgir l'histoire dissimulée par ses aïeuls car douloureuse pour les deux intéressés.

Lorsque Ella (Eleonoora) était petite, elle était gardée par une nourrice du fait des déplacements fréquents de sa mère et des sorties tout aussi prévisibles de son peintre de père. C'est donc Eeva qui est embauchée pour le job. Elle est jeune, elle semble avoir le sens du contact avec les enfants, elle est curieuse et intelligente. C'est donc la recrue idéale qui fait d'ailleurs tout à fait l'affaire puisqu'elle se prend immédiatement d'affection pour Ella. Sauf qu'Eeva est souvent à la maison et qu'elle cohabite avec le père, dans une relation de bonne entente. Mais un homme, une femme et un enfant c'est déjà une famille et comme Elsa est souvent absente, Eeva prend volontiers la place de femme du foyer. Les relations débordent du cadre professionnel, Martti semble être charmé par la demoiselle. Et ce jeu de séduction aura des retentissements qui broieront toute une famille et même au-delà.

J'ai trouvé cette histoire de famille très belle et sensible (tout un chacun pourrait se reconnaitre dans l'un ou l'autre des personnages) ! Ce qui m'a le plus plu, c'est sans aucun doute l'alternance du récit entre présent (où Elsa dépérit, assisté de son mari) et passé (où Eeva s'investit dans sa famille d'accueil, y laissant toutes ses plumes). Il y a évidemment une histoire d'amour mais je dirais davantage que deux idylles bercent la narration. Ce serait très romantique si l'un des protagonistes ne jouait pas sur les deux tableaux.

On découvre au fur et à mesure l'histoire familiale, les non-dits, les rancœurs et c'est bouleversant car certains ont souffert terriblement. Je pense notamment à Elsa qui n'a pas été épargnée par le mensonge, la maladie et l'éloignement. S'il fallait désigner un "dindon de la farce" ce serait bien elle même si à l'heure de se reposer, la hache de guerre semble enterrée.
Je relirai avec grand plaisir cette jeune auteur finnoise qui manie parfaitement tous les ingrédients pour composer un roman juste et efficace où la filiation est le liant d'un amour inconditionnel.

D'autres avis qui vont dans ce sens : Stephie, Clara et Yv.

L'armoire des robes oubliées - Riikka Pulkkinen (Albin Michel, 2011, 397 p.)

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01 mars 2012

Sincères condoléances d'Erling Jepsen

Cela faisait déjà un petit moment que j'avais fini L'art de pleurer en chœur (critique disponible ici) et dans ma tête trottait l'idée de lire la suite intitulée Sincères condoléances. Récit qui parait bien authentiquement autobiographique, comme le premier, Erling Jepsen nous emmène dans le sud du Jütland, au Danemark, où réside une partie de sa famille.
 
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Allan est un écrivain à succès qui, à la quarantaine passée, a un vide dans sa vie. En effet, depuis 9 ans, il n'a pas revu ses parents, s'étant brouillé avec son père. Au début du roman, il apprend la mort du paternel et décide d'envoyer un message aux endeuillés : sa mère, son frère aîné (Asger). C'est donc en deux petits mots, à la fois simples et solennels, qu'il fait part de sa compassion (sincère ou simple prétexte?). C'est le début d'une relation que se renoue entre une famille qui avait complètement éclatée avec les années. D'un côté il y avait les parents et l'énigmatique Asger, de l'autre il y a avait Allan et sa sœur abusée, Sanne. C'est d'ailleurs après avoir dénoncé les faits dans son roman (L'art de pleurer en chœur), qu'Allan s'était attiré les foudres de son père qui ne lui avait, dès lors, jamais plus adressé la parole.

Reprise d'une relation dite harmonieuse entre ceux qui restent, autour du défunt père qui a laissé une ombre planer chez les siens. C'est qu'il en imposait le papa ! Maintenant qu'il n'est plus là, la fratrie est plus détendue, les projets fleurissent. Déjà, c'est une première, Allan retourne séjourner dans la demeure familiale, laissant femme et enfant derrière lui. De là naissent les soupçons sur ce qui aurait pu sembler être une délivrance : comment le père est-il mort? Comment se fait-il que la mère soit si peu larmoyante? La mort est-elle vraiment naturelle? Allan se met donc en quête d'une vérité dans une investigation minutieuse où il interroge famille et personnel hospitalier. Effectivement les éléments concordent dans le sens d'un événement fâcheux où le père aurait été victime. De qui? D'une machination?

J'ai une fois de plus dévoré ce second volet d'un héritage familial décidément lourd à porter. Les personnages sont tout autant névrosés que dans le premier : la mère vénale, le fils aîné influençable, la fille complètement dévastée par les abus subis dans l'enfance. Elle n'est pas nette cette famille et c'est tous les travers qu'on suit avec délectation. D'une part on compatit aux interrogations d'Allan qui sont tout à fait fondées, d'autre part, on assiste à la "résurrection" de la mère, heureuse de retrouver ses enfants mais aussi, étrangement, très empressée de déménager.
La plume d'Erling Jepsen est toujours aussi tonitruante et triomphante. On sourit à quelques répliques bien senties, à sa liberté de ton qui nous décontenance autant qu'elle nous enchante. C'est que les liens qui unissent chacun paraissent bien complexes. Il est tout à fait certain qu'une famille comme celle-là, il vaut mieux ne la voir que dans des romans Wink .

Si son père savait qu'il était là, il ne serait pas content. Il refusait de voir son fils quand il était en vie ; pourquoi aurait-il changé d'avis sous prétexte qu'il était mort? (p. 279)

A recommander, une fois de plus !

 

Sincères condoléances - Erling Jepsen (Sabine Wespieser, 2011, 328 p.)

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20 décembre 2011

L'Unité de Ninni Holmqvist

Immersion dans le domaine de la science-fiction avec ce récent ouvrage venu de Suède. Normalement, je suis peu encline à lire dans ce domaine et pourtant... on n'est pas à l'abri d'une surprise ! grosse_surprise_32

Vous avez cinquante ans (soixante pour les hommes), vous n'avez ni conjoint, ni enfants... Bienvenue à l'Unité !

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Dorrit vient ainsi d'arriver à l'Unité après une vie paisible auprès de son chien Jock. Elle a pourtant connu les tourments d'une vie amoureuse et sexuelle bien remplie, en compagnie de Nils, un homme marié. Mais à l'heure où il n'est plus possible d'être mère, les individus tels que Dorrit sont considérés comme des superflus. Les autres, ceux qui ont une vie de famille et des enfants constituent la très enviée caste des nécessaires. Une fois entré dans l'Unité, sorte de refuge sécurisé où sont envoyés les superflus, il n'y a pas de possibilité d'en sortir. Et y être intégré comporte des avantages comme d'avoir à disposition un appartement confortable, des loisirs variés, de la nourriture à volonté. Les célibataires s'y retrouvent entre eux et peuvent donc passer du bon temps sans se soucier d'éventuels problèmes matériels.
Le seul inconvénient notable c'est que ce séjour est soumis à une clause non négociable : tout arrivant est susceptible de faire l'objet d'un "don" au profit des nécessaires de l'extérieur. Ainsi, les organes peuvent êtres prélevés chez les superflus pour favoriser les nécessaires. Tant qu'il s'agit d'un rein, cela reste admissible. Mais que penser du "don final" qui plane comme une menace chez tous les résidents? Comment vivre en sachant que cœur, cerveau ou poumons peuvent êtres transférés à tout moment à quelqu'un de plus "utile" à la société?

J'ai trouvé ce livre palpitant dans le sens où la science-fiction marquait une frontière infime avec la réalité. En effet, les humains restent semblables dans l'Unité, ils sont juste soumis à des tests et traités comme des cobayes. Seul apparait ce paradis empoisonné qu'est l'Unité où tous vont, passés la limite d'âge, mais dont personne ne revient. La dictature de la famille impose cette politique d'exil des célibataires et on prend peur de la résignation des résidents, à la merci de leurs bourreaux. Les nécessaires savent-ils d'où viennent les organes qui les sauvent?
C'est dans cette froideur méticuleuse, dans cette opacité du système, que j'ai trouvé la fascination et le plaisir de la lecture. Plus on découvre le petit monde de l'Unité, plus on se dit qu'une rébellion doit fomenter.
Dorrit est un personnage central qui déjoue quelque part les usages mis en place. C'est une battante qui s'accroche à la vie, qui ne renonce pas et qui a toujours le secret espoir d'un ailleurs où le temps ne serait pas compté. Et que dire du chapitre final? J'en ai été bouleversée... rien que ça ! Et ce n'était pourtant pas gagné car je m'engageais sur le terrain de la SF à reculons !

L'Unité - Ninni Holmqvist (Ed. Télémaque, 2011, 270 p.)

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20 avril 2011

T'es pas la seule à être morte de Kristin Omarsdottir

Ce livre est le seul qui ait été traduit en français de cette auteur. Autant dire qu'avec un titre aussi provocateur, je n'ai pu qu'être attirée par cet ouvrage sorti de dieu sait où.
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Au commencement du récit il est question d'une famille typiquement islandaise et plus précisément de la fille qui n'a pas été vue depuis hier au soir. C'est tout un clan qui se rassemble dans l'angoisse et l'attente de ce qu'il adviendra. Il y a le père (Arni), le fils aîné (Thordur), le deuxième fils (Einar), le narrateur (et troisième fils : Hogni) ainsi que le fils cadet (Mani). Mais ce qu'on apprend petit à petit c'est que la famille s'est peu à peu volatilisée : Olöf (la fille aînée) est décédée ainsi que la mère. Et celle qu'on attend c'est Johanna (deuxième fille et troisième dans la fratrie) qui est sortie la veille au cinéma.

Les deuils qui entourent la famille sont bien loin de la plonger dans le désarroi. Ils font comme partie intégrante de la famille et les morts sont toujours évoqués comme des êtres normaux continuant à exister, penser, etc. Il est bien là le loufoque de la situation : les morts cohabitent avec les vivants et sont même les spectateurs actifs de ce qu'il se passe sur Terre. Car oui, la mère parle, tout comme Olöf et quelques congénères du paradis (Hemingway, Léonard de Vinci et j'en passe).

Tous ont leur place et leur mot à dire dans le roman. Ils se disputent les projecteurs comme l'atteste cette discussion venue de l'au-delà :

- Papa est allongé sur le canapé. Je ne sais pas trop ce qu'il lui arrive à ce pauvre papa. Ah si, il est endormi. Mon dieu, j'ai eu une sacrée peur !
Dieu : "Quelqu'un m'a appelé ?"
Dieu n'obtient aucune réponse.
"Je croyais qu'il ne respirait plus." (p. 53)

Voilà parfaitement ce qui m'a charmé dans ce livre. L'irruption de personnages irréels, ayant existé ou existant toujours. On a l'impression que c'est du pareil au même ! J'avais déjà constaté le lien toujours très présent entre une morte et sa fille dans La place du cœur (rappelez-vous, fille et mère se disputaient de bon cœur alors que la génitrice était déjà bel et bien morte et enterrée).

Je tiens d'ailleurs à saluer Eric Boury, traducteur et auteur d'une très bonne préface sur le rapport des Islandais avec la mort dans T'es pas la seule à être morte ! D'entrée de jeu on est soufflé par leur rapport diamétralement opposé au nôtre, nous Français. Car les Islandais ne font pas de la mort une fatalité, bien au contraire, c'est comme une trappe qui peut s'ouvrir à tout moment (les morts peuvent par exemple se manifester dans les rêves et être particulièrement influents).

Revenons-en à ce roman car il a été un euphorisant tout ce qu'il y a de plus salutaire. Cette famille dont les malheurs s'accumulent prend la vie avec philosophie. Les fils (et le plus jeune en tête) parlent de sexe alors qu'un cadavre gît toujours dans la pièce. Ils nettoient et habillent ce même cadavre avec le plus grand soin.
Moi qui suis tout à fait terrifiée par cette issue mortuaire, cette manière de relativiser et de continuer à vivre et à plaisanter même face à la tragédie, ça a été comme un soulagement, un poids en moins. Certes, il ne s'agit pas d'imiter ce comportement dans la réalité mais Kristin Omarsdottir a su, dans son roman, parler de la mort avec légèreté.
Autre exemple avec ce petit récapitulatif simpliste  (p. 110) :
Taille initiale de la famille :
4 frères
2 soeurs
1 mère
1 père
= 8
Taille actuelle de la famille :
8
- 4
= 4
4 au Ciel, 2 enterrés, 2 en route vers la tombe et 4 sur Terre.
Il y a de l'humour dans la présentation des choses et, à la réflexion, bien qu'il soit noir, on y adhère à coup sûr. Pour ma part je considère que c'est un tour de force d'entrainer le lecteur dans une série de deuils fictifs tout en faisant apparaître en lui une foule de sourires. Tour à tour on est pantois, heureux, étonné mais c'est pleinement positif qu'on ressort de cette histoire.

L'étincelle qui fait qu'on y prend goût c'est cette alternance entre le Ciel, où tous se retrouvent (attablés autour d'un Bacardi, observant les vivants), et la Terre où les derniers rescapés continuent leur petit bonhomme de chemin. Les dialogues sont savoureux, les répliques cinglantes et pleines de justesse.
Il est temps pour vous de découvrir l'univers décalé d'une famille hors du commun : celle du héros, Hogni, un adolescent de 16 ans qui voit son monde se dérouler et peu à peu s'écrouler. Mais quelle claque, mes amis !
Un autre avis sublimenent enthousiaste : celui d'Yvon !

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08 avril 2011

Barbara de Jørgen-Frantz Jacobsen

A quoi dois-je de m'être aventurée en de pareils chemins? Si la Scandinavie compte l'archipel des ïles Féroé, je me demandais quel genre de littérature pouvait émerger par là-bas. C'est ainsi que j'ai mis la main sur Barbara, unique chef-d'oeuvre d'un écrivain qui eut une existence éclair (mort à 37 ans).
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Barbara est ce que l'on peut appeler une Carmen des temps modernes. Séductrice et envoutante, elle fascine de par son audace, sa grâce, sa sensualité. A 28 ans, elle a déjà été mariée à deux pasteurs, le troisième à pris la poudre d'escampette avant que l'infortune se répète à nouveau : celle du mari délaissé qui sombre peu à peu dans la folie.
Un nouveau pasteur arrive à Tórshavn, il vient de Copenhague et s'occupera de Vagø, loin de l'effervescence du Port de Tórshavn. Libre d'esprit, intellectuel et indépendant, c'est donc un conquérant gagne les ïles. Dans la population locale tous entrevoient ce qu'il va se passer une nouvelle fois. Barbara, au charme ravageur va jeter son dévolu sur lui.
Tous complotent et craignent la suite des événements à commencer par Gabriel, le cousin de Barbara, qui préférerait qu'elle prenne mari dans le cercle familial (eh oui, cette brute pourrait bel et bien avoir le béguin pour sa cousine). Il y a aussi les parents de Barbara qui assistent impuissants à toute cette débauche de sentiments. Car la jeune femme enchaine les relations sans jamais se fixer. Dépendante de ses instincts amoureux, elle papillonne de l'un à l'autre, flirte légèrement puis revient vers une semi raison avant de retomber totalement dans une passion destructrice.
Ce nouveau pasteur, Monsieur Paul, est donc la cible idéal puisque c'est un parfait étranger et qu'il diffère de Barbara en cela qu'il se met en devoir d'exercer sa fonction consciencieusement, laissant une place plus réduite à l'amour. Enfin, dans les faits c'est effectivement le cas. Le nouveau pasteur parcourt les ïles pour prodiguer voeux et cérémonies, quant à Barbara, elle attend de son côté son heure avec une docilité inhabituelle. Le temps passe, le couple est maintenant loin du Port, des festivités et de la vie culturelle et villageoise qui plait tant à Barbara.
Inutile de vous dire que Barbara est une inconstante. Parfois portée par de violents élans amoureux, elle peut virer d'une minute à l'autre à l'indifférence. Et le pasteur dans tout ça a bien du mal à comprendre ce qui les anime tous deux.
Monsieur Paul qui, tout le jour, avait eu l'impression de se trouver dans les ténèbres, se sentait maintenant inondé de lumière. Celle-ci ne venait ni de l'éclat du bois blanc de la table, ni du linge que cousait Barbara, ni de ses mains éblouissantes, mais de ses yeux qui jetaient un éclat si vif qu'elle devait comme les reprendre après chaque regard. On eût dit qu'ils avaient montré trop d'abandon et qu'ils en avaient honte. (52 p.)
La grande interrogation c'est que Barbara n'y connait rien à la religion et a même l'air de s'en moquer éperdument. Pourquoi met-elle alors un point d'honneur à n'envoûter que les pasteurs?
 
Elle lui tendit la feuile. Les grandes lettres désordonnées dansaient le long des lignes qui montaient vers le coin droit du papier. L'orthographe était douteuse, mais malgré tout c'était lisible. Soudain, cessant de lire, il s'exclame douloureusement :
- Jésus !
Barbara ne comprit pas tout de suite ce qu'il voulait dire. Puis tout à coup, elle rougit violemment.
Barbara, tu ne sais même pas écrire Jésus ! [...]
Elle lui arracha prestement la feuille, s'assit de nouveau et, la langue entre les lèvres, la plume éclaboussante, elle raya violemment son "Gésu" et écrivit au-dessus, sans fautes cette fois. (127-128 p.)
Rien ne sert de dévoiler la suite, même si pour moi Barbara a été un personnage particulièrement horripilant. Tour à tour enjôleuse puis sérieuse, elle frise l'indécence avec ses manières de petite fille aussi intouchable qu'offerte à tous. Elle pourrait volontiers être une rivale si elle sortait du roman car son unique raison de vivre est d'aguicher les hommes les moins enclins à succomber à ses avances.
Mais c'est justement dans ce jeu dangereux qu'on se dit que Jacobsen a été très fort. Il réussit à nous faire détester son héroïne et, en quelques pages, à la fin du roman, à exulter de bonheur sur son sort (et il n'est pas ce que vous croyez). Quoi, j'en ai trop dit? Non point assez car ce roman suit les évolutions tumultueuses de sentiments contradictoires jamais tout à fait domptés. On est à flot et la brise est pour l'instant légère !
Barbara - Jørgen-Frantz Jacobsen (Actes Sud, 1991, 300 p.)

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09 février 2011

La place du coeur de Steinunn Sigurdardottir

Amis lecteurs, je ne peux que le dire et le répéter : j'aime la littérature islandaise ! Après ma découverte du Cheval soleil, je me suis trouvée dans l'obligation de lire La place du cœur, ouvrage plus épais de cette même auteur, Steinunn Sigurdardottir. Et je dois avouer que j'ai flirté avec la félicité tout au long de l'histoire ! En place donc !

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Harpa Eir est une jeune femme qui vient de passer la trentaine. Ce qui la préoccupe c'est sa fille de 15 ans, Edda Solveig, qui file du mauvais coton. Toutes deux vivent à Reykjavik, où affluent racaille et mauvaises fréquentations. Edda est agressive, violente, sort beaucoup et se met à boire, par la même occasion. Le livre commence donc sur un début de voyage, celui entrepris par Harpa, sa meilleure amie Heidur et l'infortunée gamine paumée, vers l'Est de l'Islande. Là-bas, elles entendent échapper au tumulte de la vie de la capitale, aux nombreux déboires, à la perdition inéluctable. C'est comme un instinct de survie que d'emmener la jeune fille vers ces terres lointaines, où elle a grandi autrefois et qu'elle rejette désormais.

Harpa est une femme courageuse, mère célibataire qui a eu cette fille à 15 ans, imposant cette grossesse à sa propre mère. On sent que les schémas peuvent se répéter et que 15 ans est un âge fatidique dans la vie de ces Islandaises non épargnées par l'alcool, le sexe... qui s'imposent bien avant l'âge. Pour ne pas gâcher sa jeunesse définitivement, il est temps de prendre le taureau par les cornes !
Voilà donc nos trois compagnes, à bord d'une fourgonnette, qui filent à toute allure vers cet Est prometteur. Là-bas tout semble possible : qu'Edda retrouve le droit chemin, qu'Harpa se repose après des mois de lutte acharnée avec sa bougresse de fille. Le voyage débute en automne. Mais c'est tout le temps d'un hiver, qu'elles passeront loin de chez elles, qui restera sans doute gravé dans les mémoires, pour ces femmes qui ont encore un parcours énorme à effectuer.

Les paysages défilent et l'Islande parait merveilleuse, parfois bucolique, empreinte de nostalgie, peuplée d'arcs-en-ciel, de lacs en tous genres, d'animaux enchanteurs (mammifères et autres volatiles). La quête d'une vie meilleure passe sans conteste par la beauté de cet environnement calme et paisible. Dans les cœurs c'est le tourment : Edda est grossière, révoltée d'être contrainte à partir, Harpa est quant à elle pleine d'incertitudes sur la portée d'un tel périple. Quant à Heidur, l'amie de la première heure, chauffeur émérite et flutiste hors paire, elle subit la route mais aussi les foudres de ses compagnes qui ne la ménagent pas.
Entre une tempête de sable qui menace d'interrompre le voyage, un pique-nique où les vaches sont les maitresses des prés, des escales hautes en couleurs (Gerti la poule, meneur de la bande d'Edda à Reykjavik, en sera l'instigateur plus d'une fois) on est loin du road trip ordinaire. Mais c'est ce voyage, organisé avec les tripes et le semblant de restant d'humanité, qui marque un tournant dans les vies.
C'est sur l'île d'Andey que le voyage s'achève : Edda est confiée à sa tante. Quant à Harpa, elle séjournera non loin pour se ressourcer tout près d'un lac naturel.

Que j'ai aimé ce livre ! Non seulement parce qu'on se doute, ou du moins qu'on espère, que tout rentrera dans l'ordre. On plaint la mère d'avoir laissé sa fille s'enfoncer dans une telle délinquance. On plaint aussi l'adolescente, qui semble faire les 400 coups justement pour attirer l'attention. Enfin on plaint Heidur, qui s'est engagée à accompagner cette famille désunie, car elle est seule et qu'elle n'a rien à régler dans sa petite vie faite de paillettes. C'est si tranquille d'être postée dans une vie de femme accomplie !
J'ai aimé cette narration dense, parfois pleine de non-dits, de frustrations qui conduisent au mutisme. Car ces femmes on envie de s'en sortir, elles sont prêtes à se relever, à compter les unes sur les autres pour faire table rase du passé.
Il y a des passages très beaux et qui laissent transparaître toute la douleur de l'état présent :

- Elle est où cette maison? demande Edda poliment.
Une fois encore, elle a tourné la page. En fait, il serait préférable qu'elle soit constamment insolente. Ce sont ses volte-face de politesse qui, en fin de compte, posent problème.
Parce qu'elles font naître un espoir stupide. Celui que les choses vont s'arranger. Un espoir aussitôt étouffé. Et cela ne se fait jamais sans douleur. (p. 207)

Comme si elle était morte, comme si elle avait disparu à douze ans, lorsqu'elle était une enfant normale, une petite fille énergique qui rangeait sa chambre et faisait ses devoirs, pouvait discuter sans aucune gêne avec n'importe qui et regardait dans les yeux ses interlocuteurs, qui répondait sans ambiguïté si on lui demandait son âge et quelles étaient ses activités.
La fatalité. Avoir un enfant qui s'autodétruit.
[...] Un enfant qui s'est métamorphosé en monstre ne laisse pas de beaux souvenirs. S'il meurt, son souvenir est repoussant et quelqu'un peut être incriminé pour le tour qu'ont pris les événements. Probablement la mère qui n'a pas su l'élever. La mère qui lui a injecté du sang souillé du péché. (pp. 342-343)

Enfin il y a quelques passages, très drôles, qui sont pour moi de la veine islandaise pur jus :

Je donnerais beaucoup pour pouvoir uriner debout, sans pour autant être un homme. [...]
Uriner en plein air n'a pas été son occupation favorite, mais il règne ici des conditions particulières, et même les gens les plus assurés pourraient se sentir attirés s'ils en faisaient l'expérience : avec l'air marin. Que cela peut être bon, charmant et merveilleux. L'air islandais qui vous fouette les fesses. "A travers les fesses" serait sans doute une expression plus poétique. [...]
Lorsque je me redresse, au terme de cette miction aussi drue qu'abondante digne d'un chameau, j'aperçois mes compagnes investies dans des occupations semblables. Edda s'accroupit derrière un roc et Heidur, derrière un agneau immobile. La scène est picturale. Toutes deux me tournent le dos et urinent en regardant l'intérieur des terres. Pour la forme, je trouve qu'il aurait été plus logique de le faire en direction de la mer. (p. 360)

Car derrière tout l'effroi de la situation, on sent ces femmes positives, jamais à court d'idées. Et c'est charmant de les voir s'interroger sur tout ce décor mais aussi sur cette vie qui parfois leur échappe. Il y a cette Harpa, mère avant sa génération, qui parle à sa propre mère pourtant décédée voilà dix ans. Cette apparition la bouleverse, l'horripile et l'agace car la filiation est difficile à établir. Qui est cette mère, absente de son vivant, qui morte se fait un malin plaisir à donner son point de vue sur tout ce qui se passe?
Pourquoi Harpa est-elle brune et naine alors que tous les Islandais sont roux et élancés? Voilà le genre de questions qui sont des fils conducteurs tout au long du récit. Est-ce trop dévoiler que de dire qu'ils ont de l'importance?
A noter la relative absence des hommes : ils ne prennent pas part à l'équipée, sont évoqués seulement pour leur faiblesse, pour leur bonté naïve ou leur maladresse légendaire. Parfois ils sont utilisés, au détour d'un chemin, et font tâche lorsqu'ils restent trop longtemps dans l'action. C'est un récit de femmes ! Un récit de quête de soi mais surtout un récit où les femmes ont la part belle !
En somme, voilà une histoire à multiples facettes, où beaucoup de mystères doivent être dévoilés pour enfin trouver le chemin de l'apaisement. Autant vous dire qu'on chemine, nous aussi, vers le bonheur !

La place du cœur - Steinunn Sigurdardottir (Denoël, 2000, 477 p., collection Denoël & d'ailleurs)

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31 janvier 2011

Le cheval soleil de Steinunn Sigurdardottir

chevalJe viens de finir ce livre qui m'aura tenu en haleine peu de temps, un livre islandais qui m'a fait le même effet que Rosa candida. J'ai eu le "malheur" d'engloutir le début, de le poser quelques jours et de le reprendre en étant complétement perdue, mal m'en a pris. En reprenant le cours de l'action, on est tout de suite absorbé par cette plume tout à fait authentique, tout à fait poétique et quant à moi, elle m'a tout de suite interpellée. J'ai même été jusqu'à presque louper mon arrêt de train tellement je suivais avec palpitation la narration. Et d'ailleurs, quelle est-elle?

Nous sommes à Sjafnargata, bourgade islandaise pareille à toutes autres. Lilla c'est la narratrice mais son nom est très peu évoqué. C'est son surnom, Li, qui est chuchoté dans le creux de l'oreille, car c'est le petit nom que lui a donné son amoureux. Nous la suivons de l'enfance jusqu'à sa vie adulte, elle qui est un peu perdue dans son quotidien peu banal. Car ses parents sont médecins et n'ont d'intérêt que pour les petits corps malades. Raghnildur, la mère, est impitoyable dans ses diagnostics, elle a le don de reconnaître la maladie à sa base. Haraldur, le père, est plus coulant mais non moins tout autant absent à son devoir paternel. C'est ainsi que grandissent Li et son petit frère Mummi, comme des mauvaises herbes. Étaient-ils désirés? Leurs parents, qu'ils appellent entre eux "Les Époux", les évitent et semblent toujours extrêmement étonnés lorsqu'ils les croisent dans une pièce.

Heureusement la maison est grande, les rencontres sont rares et chacun respecte donc l'espace de l'autre comme un colocataire imposé. Les parents entre eux adoptent la théorie de l'autruche en s'enfermant dans des rôles de conjoints ordinaires : "où sont passés mes lunettes?" sont le lot quotidien de ces deux-là qui se sont retrouvés liés presque malgré eux (c'est du moins la sensation qu'on en a). D'ailleurs, l'hypothèse se confirme puisque Raghnildur garde en secret le poème d'un de ses amants de jeunesse et Haraldur lui, conserve une photo d'une ancienne petite amie décédée. Mais qu'est-ce que c'est que cette famille, me direz-vous? C'est exactement la question que je me suis posée car on a tout à fait l'impression d'être tombé dans un milieu de fous où tous les gens se côtoient presque forcés (sauf les enfants qui grandissent ligués contre les adultes). Voilà pour le schéma familial de Li ! Sauf que Li n'est pas seulement une enfant non choyée par ses parents, elle est aussi une femme qui a connu l'amour. C'est d'ailleurs cet homme, qui l'a fait vibrer par le passé, qui est le fil conducteur du livre. En effet, ils se sont connus adolescents, se sont aimés très sérieusement (l'amour peut-il être sérieux?) et se sont séparés, comme par la force des choses. Sauf que l'homme est de retour en Islande après un long périple en Italie et que c'est toute une histoire qui ressurgit. Les retrouvailles sans doute sont fortes car il y a tant à raconter...

Je me suis couchée dans le lit cadeau-de-communion, sur la couette aux anges usés, et j'ai pleuré comme si c'était moi qui avais inventé les larmes, avec toutes sortes de variantes dans les sanglots, - moi qui n'ai même pas dit ouf quand j'ai accouché de mes filles, je trouvais invraisemblable que tu aies importé d'Italie cette bétonnière orange. (p. 16)

J'ai l'impression d'avoir raconté beaucoup mais j'ai malgré tout omis des éléments importants qui ponctuent la vie de cette petite Li. Elle marche dans les traces de sa mère, se lie d'amitié pour l'"herbivrogne" du village, succombe à un homme, part et revient. C'est en somme une histoire loufoque où se mêlent les poèmes et une narration subtilement menée. Il y a les flash-backs, les apartés pour l'amoureux, les réflexions sur l'amour et la vie, enfin il y a cette famille, autant un poids qu'un indestructible attachement auquel on se rapporte lorsque le doute l'emporte.

Un livre fort et que j'ai aimé... beaucoup !

Le cheval soleil - Steinunn Sigurdardottir (Éditions Héloïse d'Ormesson, 2008, 184 p.)

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12 janvier 2011

Purge de Sofi Oksanen

J'achève ma lecture du roman phénomène, distingué par le prix Fnac, écrit par une jeune estonienne. Vous l'aurez compris, il s'agit de Purge, un roman à tiroirs qui est bien plus qu'une histoire de rencontre entre deux femmes.

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On est dans les années 90, Aliide est une vieille femme, recluse dans sa maison à la lisière de la forêt estonienne. Elle a toujours vécu ici et malgré les menaces, les pierres qui sont souvent jetées contre sa porte, elle demeure une citoyenne de l'ombre, qui ne partira pas. Aux antipodes il y a Zara, une toute jeune fille qui rien n'arrête, qui a fui la Russie pour gagner l'Estonie. Et c'est donc par le plus pur des "hasards" que ces deux femmes se rencontrent.

Aliide a un passé qui la rattrape, de nombreuses affaires troubles dans lesquelles elle a trempées. Elle est une femme résignée, condamnée à rester porte close dans cette maison où se sont déroulés de nombreux drames. Quant à Zara, bien que jeune, elle a été bringuebalée de Russie jusqu'en Allemagne, embrigadée par des mafieux qui l'ont prostituée. C'est dans les années 40, quand l'Estonie était occupée tour à tour par la Russie puis par l'Allemagne, qu'a commencé l'histoire. Les déportations vers la Sibérie se faisaient en masse et les dénonciations allaient bon train.
On se demande au départ ce qui a conduit la courageuse Zara à venir s'isoler si loin sa terre native. De fil en aiguille, les relations s'éclaircissent et, outre les tourments politiques, les deux femmes font l'apprentissage d'une réalité.
Et si l'occupation et le silence avaient engendré un lien entre ces femmes? Et si le passé pouvait ressurgir encore plus fort que ce qu'il a été?

Je dois bien l'avouer, mon opinion va à contrecourant des critiques précédentes. Je me suis sentie à maintes reprises perdue dans les évènements politiques, dans les flash-backs entre 1940 et 1990. La trame a beau être incroyablement bien étudiée et l'engrenage bien ficelé, ces deux femmes qui sont les personnages centraux, ont été pour moi sans réels reliefs. Aliide, la vieille femme quelque part un peu punie de ces agissements en période trouble, a été le point culminant de mon antipathie. Car on est dans le descriptif et Aliide agit froidement, égoïstement et sans scrupules. Malgré la vieillesse, on a du mal à se l'imaginer affaiblie et bienveillante. Quant à Zara, elle est le trait d'union qui relie le passé russe à la petite Estonie. Est-ce la lueur d'espoir? Le renouveau? On en doute car elle aussi a trinqué en étant faite le parfait objet des Russes qui la poursuivent.

C'est un roman où on se sent quelque part un peu découragé et fataliste car les deux femmes ont perdu beaucoup, vivent dans la peur et n'ont presque plus confiance au genre humain.
Peut-être que l'Estonie et son Histoire me sont trop méconnues et éloignées pour que j'aie un quelconque attachement à ce roman alambiqué. C'est un livre qui sort de l'ordinaire et m'a amené dans mes retranchements, c'est certain. J'ai dû insister pour le finir, garder le fil conducteur... et j'en sors bien perplexe !
Il va falloir que je réessaie la littérature balte pour me départir de cet avis plutôt négatif.

Purge - Sofi Oksanen (Stock, 2010, 399 p., "La Cosmopolite")

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21 septembre 2010

Rosa candida de Audur Ava Ólafsdóttir

Premier roman que j'égrène de la rentrée littéraire et non des moindres puisque je me suis attaquée à l'intriguant roman islandais qui fait beaucoup parler de lui (il remporte tous les suffrages sur les blogs et a également été chroniqué dans Télématin).

Couv__Rosa_Candida


Arnljótur vient de quitter la maison pour rejoindre un monastère très réputé pour sa roseraie. Lui-même étant féru de jardinage, c'est donc un moyen de prendre le large, de couper les liens serrés qu'il entretient avec son père octogénaire et son frère jumeau, autiste. Sa mère, qui lui a transmis la "main verte" est décédée il y a peu dans un accident de voiture. Autant dire que le noyau familial part un peu à la dérive avec la perte du seul élément féminin qui parvenait à garder la cohésion.
J'ai omis de vous dire que le brave Arnljótur, âgé de 22 ans, a depuis quelques mois une fillette qu'il a conçu avec une vague connaissance, en plein cœur de la serre où il jardinait alors. Quel cadre atypique pour procréer ! Bref, de la rencontre furtive entre Anna (la mère de l'enfant) et Arnljótur est né un petit être.
Lorsque le jeune homme entreprend donc de gagner la roseraie, dans laquelle il est attendu, c'est donc plein de pensées de ce qu'il a laissé là-bas, qu'il embarque avec lui. Il y a cette enfant, dont il est maintenant le père, mais dont il ne connaît ni la mère, ni le rôle qu'il doit tenir auprès d'elle mais aussi tous les espoirs qu'on place sur lui pour faire naître un renouveau dans le jardin laissé à l'abandon.

C'est un bien curieux livre que celui-ci mais qu'il a été enivrant et plaisant de le lire ! On plonge dans une atmosphère assez loufoque avec ce jeune homme qui commence sa vie par une sorte de voyage initiatique et qui s'interroge sur beaucoup de choses : la vie, la mort, l'amour...
On est saisi par le ton du roman, tantôt drôle, tantôt léger, tantôt explorant les tréfonds de l'existentialisme. Et cette toile de fond de roses à remettre en l'état, de ces parterres de fleurs à sublimer sont un objectif louable auquel on prend part comme des visiteurs déjà le nez à humer toutes les odeurs exquises. On sent qu'à travers la réalisation de ce projet, Arnljótur, rend hommage à la passion transmise par sa mère. On ne peut que s'enthousiasmer devant les descriptions de ces roses, devant toute l'innocence et la candeur de ce garçon. Enfin on est ému qu'il transporte avec lui une rose venue de son pays et qu'il cultive seul : la rose à huit pétales, sorte de rosa candida.
C'est tout un symbole que de planter en terrain inconnu une nouvelle variété qui a tant de valeur à ses yeux.

J'ai aimé non seulement le style de l'auteur qui est vraiment très bon, mais aussi l'histoire pleine de rebondissements et de surprises qui vous donnent du baume au cœur. Oui ce livre-là est quelque part un livre-doudou qui donne le moral, insuffle un vent frais (tout droit venu du nord) et vous fait voir les fleurs sous un jour nouveau. Et s'il n'y avait que les fleurs...

Une excellente découverte à mettre entre toutes les mains !

Je ne peux que vous renvoyer aux critiques très enthousiastes de Chiffonnette, Belle Sahi, Cathulu et Cuné. Pas une fausse note dans ces premiers échos alors je ne peux que vous dire "ce livre est pour vous" !

Rosa candida - Audur Ava Ólafsdóttir (Zulma, 2010, 333 p.)

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27 juin 2010

L'art de pleurer en choeur de Erling Jepsen

titre_93Nous sommes à la fin des années 60 dans une région reculée du Danemark. Notre petit narrateur, âgé de 11 ans, est très fier d'avoir pour père un épicier qui vend et encaisse à longueur de journée. Malheureusement la période n'est pas propice au commerce, toute la famille est dans le rouge et notre héros voit donc son père cravacher pour gagner son pain. Survient la mort accidentelle d'une écolière et, dans le village où tout le monde se connait, il est de bon ton de participer à tous les événements de la vie locale. Ainsi le père prononce l'oraison funèbre de la fillette et... c'est le succès !
Il faut dire que le cher Papa est terriblement éloquent lorsqu'il emploie ces bons mots qui font pleurer. Le gamin (jamais nommé) n'est pas dupe et comprend illico presto qu'il y a une ficelle à tirer de ce genre d'intervention.
Car oui, de cause en conséquence, l'épicerie ne désemplit pas depuis l'oraison si magistrale.
Le fils souhaite donc ardemment que son père refasse son apparition dans une église. Peu importe que la personne décédée soit une vague connaissance, il est nécessaire de "tirer profit" des deuils récents.
Alors notre garçonnet, qui a de la suite dans les idées, cherche les potentiels futurs morts et dresse des listes, fait des pronostics et pense être à l'origine des meurtres en chaîne dans son entourage.
Il faut dire qu'il est louche le gamin, qu'il sait discerner les situations qui l'arrangent ou qui peuvent arranger les siens, mais qu'il ferme les yeux sur des choses bien plus importantes. Car j'ai évoqué la petite relation père/fils mais je n'ai pas évoqué la mère qui semble s'effacer dans le huis clos familial. Quant à la sœur, Sanne, elle tourne peu à peu à la folie. Son frère est d'ailleurs en colère lorsqu'elle ne descend pas rejoindre leur père le soir dans le canapé commun en bas. On sent bien qu'on est loin de la famille unie pour qui tout roule. Il y a une sorte de coalition entre hommes et les femmes sont soit absentes, soit consentantes.
Quelle drôle d'ambiance que celle décrite dans ce livre-là ! Car le ton léger et innocent du gamin contraste énormément avec toute la gravité des faits. Et on se surprend à comprendre parfois les réflexions de l'enfant, à sourire avec lui de toute cette noirceur qu'il dépeint sans le savoir...

Un passage d'une conversation entre la mère et le fils :

"Tu crois que je vais bientôt le revoir?
- Oui, dans pas très longtemps."
J'entends à la façon dont elle me dit ça qu'en fait elle n'en sait rien du tout, mais qu'elle a envie de me faire plaisir. C'est souvent difficile d'avoir des réponses claires quand on questionne les adultes. On dirait qu'ils ont toujours besoin de laisser un peu d'incertitude dans ce qu'ils disent, mais je crois qu'ils en souffrent aussi. Quand on est un enfant, il faut les comprendre, et apprendre à leur pardonner pour simplifier leur vie, et la nôtre aussi parfois. (p. 283)

Un livre tout à fait surprenant et somme tout très, très plaisant ! Il est dépaysant et plein d'humour noir, à moins que ce ne soit une réalité qui dans la bouche d'un adulte lambda aurait, en temps normal, tout pour déplaire.

L'art de pleurer en chœur - Erling Jepsen (Sabine Wespieser, 2010, 312 p.)

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