25 avril 2012
L'armoire des robes oubliées de Riikka Pulkkinen
J'avais besoin d'un livre qui me fasse du bien, un livre à la fois réconfortant, bien écrit et où la famille tienne une place de choix. C'est ce que j'ai trouvé dans L'armoire des robes oubliées où les personnages féminins se disputent la vedette. C'est aussi une histoire qui s'inscrit sur plusieurs générations, à travers une famille unie et ce, malgré les années, malgré les tourmentes telles que la maladie ou l'amour bouleversé.
Il y a d'abord Elsa, au centre de tout, qui fut une psychologue réputée et qui est maintenant en phase terminale d'un cancer, soignée chez elle. A ses côtés il y a l'artiste de la famille, Martti, son compagnon qui la soutient bravement dans sa souffrance. De leur union est née Eleonoora, choyée mais qui maintenant s'inquiète pour sa mère. Elle-même a eu des enfants dont Anna, proche de ses grands-parents, qui, lors d'un essayage vestimentaire tombe sur une robe qui attire son regard. C'est elle qui va faire surgir l'histoire dissimulée par ses aïeuls car douloureuse pour les deux intéressés.
Lorsque Ella (Eleonoora) était petite, elle était gardée par une nourrice du fait des déplacements fréquents de sa mère et des sorties tout aussi prévisibles de son peintre de père. C'est donc Eeva qui est embauchée pour le job. Elle est jeune, elle semble avoir le sens du contact avec les enfants, elle est curieuse et intelligente. C'est donc la recrue idéale qui fait d'ailleurs tout à fait l'affaire puisqu'elle se prend immédiatement d'affection pour Ella. Sauf qu'Eeva est souvent à la maison et qu'elle cohabite avec le père, dans une relation de bonne entente. Mais un homme, une femme et un enfant c'est déjà une famille et comme Elsa est souvent absente, Eeva prend volontiers la place de femme du foyer. Les relations débordent du cadre professionnel, Martti semble être charmé par la demoiselle. Et ce jeu de séduction aura des retentissements qui broieront toute une famille et même au-delà.
J'ai trouvé cette histoire de famille très belle et sensible (tout un chacun pourrait se reconnaitre dans l'un ou l'autre des personnages) ! Ce qui m'a le plus plu, c'est sans aucun doute l'alternance du récit entre présent (où Elsa dépérit, assisté de son mari) et passé (où Eeva s'investit dans sa famille d'accueil, y laissant toutes ses plumes). Il y a évidemment une histoire d'amour mais je dirais davantage que deux idylles bercent la narration. Ce serait très romantique si l'un des protagonistes ne jouait pas sur les deux tableaux.
On découvre au fur et à mesure l'histoire familiale, les non-dits, les rancœurs et c'est bouleversant car certains ont souffert terriblement. Je pense notamment à Elsa qui n'a pas été épargnée par le mensonge, la maladie et l'éloignement. S'il fallait désigner un "dindon de la farce" ce serait bien elle même si à l'heure de se reposer, la hache de guerre semble enterrée.
Je relirai avec grand plaisir cette jeune auteur finnoise qui manie parfaitement tous les ingrédients pour composer un roman juste et efficace où la filiation est le liant d'un amour inconditionnel.
D'autres avis qui vont dans ce sens : Stephie, Clara et Yv.
L'armoire des robes oubliées - Riikka Pulkkinen (Albin Michel, 2011, 397 p.)
01 mars 2012
Sincères condoléances d'Erling Jepsen

Allan est un écrivain à succès qui, à la quarantaine passée, a un vide dans sa vie. En effet, depuis 9 ans, il n'a pas revu ses parents, s'étant brouillé avec son père. Au début du roman, il apprend la mort du paternel et décide d'envoyer un message aux endeuillés : sa mère, son frère aîné (Asger). C'est donc en deux petits mots, à la fois simples et solennels, qu'il fait part de sa compassion (sincère ou simple prétexte?). C'est le début d'une relation que se renoue entre une famille qui avait complètement éclatée avec les années. D'un côté il y avait les parents et l'énigmatique Asger, de l'autre il y a avait Allan et sa sœur abusée, Sanne. C'est d'ailleurs après avoir dénoncé les faits dans son roman (L'art de pleurer en chœur), qu'Allan s'était attiré les foudres de son père qui ne lui avait, dès lors, jamais plus adressé la parole.
Reprise d'une relation dite harmonieuse entre ceux qui restent, autour du défunt père qui a laissé une ombre planer chez les siens. C'est qu'il en imposait le papa ! Maintenant qu'il n'est plus là, la fratrie est plus détendue, les projets fleurissent. Déjà, c'est une première, Allan retourne séjourner dans la demeure familiale, laissant femme et enfant derrière lui. De là naissent les soupçons sur ce qui aurait pu sembler être une délivrance : comment le père est-il mort? Comment se fait-il que la mère soit si peu larmoyante? La mort est-elle vraiment naturelle? Allan se met donc en quête d'une vérité dans une investigation minutieuse où il interroge famille et personnel hospitalier. Effectivement les éléments concordent dans le sens d'un événement fâcheux où le père aurait été victime. De qui? D'une machination?
J'ai une fois de plus dévoré ce second volet d'un héritage familial décidément lourd à porter. Les personnages sont tout autant névrosés que dans le premier : la mère vénale, le fils aîné influençable, la fille complètement dévastée par les abus subis dans l'enfance. Elle n'est pas nette cette famille et c'est tous les travers qu'on suit avec délectation. D'une part on compatit aux interrogations d'Allan qui sont tout à fait fondées, d'autre part, on assiste à la "résurrection" de la mère, heureuse de retrouver ses enfants mais aussi, étrangement, très empressée de déménager.
La plume d'Erling Jepsen est toujours aussi tonitruante et triomphante. On sourit à quelques répliques bien senties, à sa liberté de ton qui nous décontenance autant qu'elle nous enchante. C'est que les liens qui unissent chacun paraissent bien complexes. Il est tout à fait certain qu'une famille comme celle-là, il vaut mieux ne la voir que dans des romans
Si son père savait qu'il était là, il ne serait pas content. Il refusait de voir son fils quand il était en vie ; pourquoi aurait-il changé d'avis sous prétexte qu'il était mort? (p. 279)
A recommander, une fois de plus !
Sincères condoléances - Erling Jepsen (Sabine Wespieser, 2011, 328 p.)
20 décembre 2011
L'Unité de Ninni Holmqvist
Immersion dans le domaine de la science-fiction avec ce récent ouvrage venu de Suède. Normalement, je suis peu encline à lire dans ce domaine et pourtant... on n'est pas à l'abri d'une surprise ! ![]()
Vous avez cinquante ans (soixante pour les hommes), vous n'avez ni conjoint, ni enfants... Bienvenue à l'Unité !

Dorrit vient ainsi d'arriver à l'Unité après une vie paisible auprès de son chien Jock. Elle a pourtant connu les tourments d'une vie amoureuse et sexuelle bien remplie, en compagnie de Nils, un homme marié. Mais à l'heure où il n'est plus possible d'être mère, les individus tels que Dorrit sont considérés comme des superflus. Les autres, ceux qui ont une vie de famille et des enfants constituent la très enviée caste des nécessaires. Une fois entré dans l'Unité, sorte de refuge sécurisé où sont envoyés les superflus, il n'y a pas de possibilité d'en sortir. Et y être intégré comporte des avantages comme d'avoir à disposition un appartement confortable, des loisirs variés, de la nourriture à volonté. Les célibataires s'y retrouvent entre eux et peuvent donc passer du bon temps sans se soucier d'éventuels problèmes matériels.
Le seul inconvénient notable c'est que ce séjour est soumis à une clause non négociable : tout arrivant est susceptible de faire l'objet d'un "don" au profit des nécessaires de l'extérieur. Ainsi, les organes peuvent êtres prélevés chez les superflus pour favoriser les nécessaires. Tant qu'il s'agit d'un rein, cela reste admissible. Mais que penser du "don final" qui plane comme une menace chez tous les résidents? Comment vivre en sachant que cœur, cerveau ou poumons peuvent êtres transférés à tout moment à quelqu'un de plus "utile" à la société?
J'ai trouvé ce livre palpitant dans le sens où la science-fiction marquait une frontière infime avec la réalité. En effet, les humains restent semblables dans l'Unité, ils sont juste soumis à des tests et traités comme des cobayes. Seul apparait ce paradis empoisonné qu'est l'Unité où tous vont, passés la limite d'âge, mais dont personne ne revient. La dictature de la famille impose cette politique d'exil des célibataires et on prend peur de la résignation des résidents, à la merci de leurs bourreaux. Les nécessaires savent-ils d'où viennent les organes qui les sauvent?
C'est dans cette froideur méticuleuse, dans cette opacité du système, que j'ai trouvé la fascination et le plaisir de la lecture. Plus on découvre le petit monde de l'Unité, plus on se dit qu'une rébellion doit fomenter.
Dorrit est un personnage central qui déjoue quelque part les usages mis en place. C'est une battante qui s'accroche à la vie, qui ne renonce pas et qui a toujours le secret espoir d'un ailleurs où le temps ne serait pas compté. Et que dire du chapitre final? J'en ai été bouleversée... rien que ça ! Et ce n'était pourtant pas gagné car je m'engageais sur le terrain de la SF à reculons !
L'Unité - Ninni Holmqvist (Ed. Télémaque, 2011, 270 p.)
20 avril 2011
T'es pas la seule à être morte de Kristin Omarsdottir

Les deuils qui entourent la famille sont bien loin de la plonger dans le désarroi. Ils font comme partie intégrante de la famille et les morts sont toujours évoqués comme des êtres normaux continuant à exister, penser, etc. Il est bien là le loufoque de la situation : les morts cohabitent avec les vivants et sont même les spectateurs actifs de ce qu'il se passe sur Terre. Car oui, la mère parle, tout comme Olöf et quelques congénères du paradis (Hemingway, Léonard de Vinci et j'en passe).
Tous ont leur place et leur mot à dire dans le roman. Ils se disputent les projecteurs comme l'atteste cette discussion venue de l'au-delà :
- Papa est allongé sur le canapé. Je ne sais pas trop ce qu'il lui arrive à ce pauvre papa. Ah si, il est endormi. Mon dieu, j'ai eu une sacrée peur !
Dieu : "Quelqu'un m'a appelé ?"
Dieu n'obtient aucune réponse.
"Je croyais qu'il ne respirait plus." (p. 53)
Voilà parfaitement ce qui m'a charmé dans ce livre. L'irruption de personnages irréels, ayant existé ou existant toujours. On a l'impression que c'est du pareil au même ! J'avais déjà constaté le lien toujours très présent entre une morte et sa fille dans La place du cœur (rappelez-vous, fille et mère se disputaient de bon cœur alors que la génitrice était déjà bel et bien morte et enterrée).
Je tiens d'ailleurs à saluer Eric Boury, traducteur et auteur d'une très bonne préface sur le rapport des Islandais avec la mort dans T'es pas la seule à être morte ! D'entrée de jeu on est soufflé par leur rapport diamétralement opposé au nôtre, nous Français. Car les Islandais ne font pas de la mort une fatalité, bien au contraire, c'est comme une trappe qui peut s'ouvrir à tout moment (les morts peuvent par exemple se manifester dans les rêves et être particulièrement influents).
Revenons-en à ce roman car il a été un euphorisant tout ce qu'il y a de plus salutaire. Cette famille dont les malheurs s'accumulent prend la vie avec philosophie. Les fils (et le plus jeune en tête) parlent de sexe alors qu'un cadavre gît toujours dans la pièce. Ils nettoient et habillent ce même cadavre avec le plus grand soin.
Moi qui suis tout à fait terrifiée par cette issue mortuaire, cette manière de relativiser et de continuer à vivre et à plaisanter même face à la tragédie, ça a été comme un soulagement, un poids en moins. Certes, il ne s'agit pas d'imiter ce comportement dans la réalité mais Kristin Omarsdottir a su, dans son roman, parler de la mort avec légèreté.
L'étincelle qui fait qu'on y prend goût c'est cette alternance entre le Ciel, où tous se retrouvent (attablés autour d'un Bacardi, observant les vivants), et la Terre où les derniers rescapés continuent leur petit bonhomme de chemin. Les dialogues sont savoureux, les répliques cinglantes et pleines de justesse.
Il est temps pour vous de découvrir l'univers décalé d'une famille hors du commun : celle du héros, Hogni, un adolescent de 16 ans qui voit son monde se dérouler et peu à peu s'écrouler. Mais quelle claque, mes amis !
08 avril 2011
Barbara de Jørgen-Frantz Jacobsen

09 février 2011
La place du coeur de Steinunn Sigurdardottir
Amis lecteurs, je ne peux que le dire et le répéter : j'aime la littérature islandaise ! Après ma découverte du Cheval soleil, je me suis trouvée dans l'obligation de lire La place du cœur, ouvrage plus épais de cette même auteur, Steinunn Sigurdardottir. Et je dois avouer que j'ai flirté avec la félicité tout au long de l'histoire ! En place donc !

Harpa Eir est une jeune femme qui vient de passer la trentaine. Ce qui la préoccupe c'est sa fille de 15 ans, Edda Solveig, qui file du mauvais coton. Toutes deux vivent à Reykjavik, où affluent racaille et mauvaises fréquentations. Edda est agressive, violente, sort beaucoup et se met à boire, par la même occasion. Le livre commence donc sur un début de voyage, celui entrepris par Harpa, sa meilleure amie Heidur et l'infortunée gamine paumée, vers l'Est de l'Islande. Là-bas, elles entendent échapper au tumulte de la vie de la capitale, aux nombreux déboires, à la perdition inéluctable. C'est comme un instinct de survie que d'emmener la jeune fille vers ces terres lointaines, où elle a grandi autrefois et qu'elle rejette désormais.
Harpa est une femme
courageuse, mère célibataire qui a eu cette fille à 15 ans, imposant
cette grossesse à sa propre mère. On sent que les schémas peuvent se
répéter et que 15 ans est un âge fatidique dans la vie de ces Islandaises non épargnées par l'alcool, le sexe... qui s'imposent bien
avant l'âge. Pour ne pas gâcher sa jeunesse définitivement, il est temps de prendre le taureau par les cornes !
Voilà donc nos trois compagnes, à bord d'une
fourgonnette, qui filent à toute allure vers cet Est prometteur.
Là-bas tout semble possible : qu'Edda retrouve le droit chemin, qu'Harpa
se repose après des mois de lutte acharnée avec sa bougresse de fille. Le voyage débute en automne. Mais c'est tout le
temps d'un hiver, qu'elles passeront loin de chez elles, qui restera sans doute gravé dans les mémoires, pour ces femmes qui ont
encore un parcours énorme à effectuer.
Les paysages défilent et l'Islande parait merveilleuse, parfois bucolique, empreinte de nostalgie, peuplée
d'arcs-en-ciel, de lacs en tous genres, d'animaux enchanteurs
(mammifères et autres volatiles). La quête d'une vie meilleure passe
sans conteste par la beauté de cet environnement calme et paisible. Dans
les cœurs c'est le tourment : Edda est grossière, révoltée d'être
contrainte à partir, Harpa est quant à elle pleine d'incertitudes sur la portée d'un tel périple. Quant à Heidur, l'amie de la
première heure, chauffeur émérite et flutiste hors paire, elle subit la
route mais aussi les foudres de ses compagnes qui ne la ménagent pas.
Entre
une tempête de sable qui menace d'interrompre le voyage, un pique-nique
où les vaches sont les maitresses des prés, des escales hautes en
couleurs (Gerti la poule, meneur de la bande d'Edda à Reykjavik, en sera l'instigateur plus d'une fois) on est loin du road trip ordinaire. Mais c'est ce voyage, organisé avec les tripes et le semblant de restant d'humanité, qui marque un tournant dans les vies.
C'est sur l'île d'Andey que le
voyage s'achève : Edda est confiée à sa tante. Quant à Harpa, elle
séjournera non loin pour se ressourcer tout près d'un lac naturel.
Que j'ai aimé ce livre
! Non seulement parce qu'on se doute, ou du moins qu'on espère, que
tout rentrera dans l'ordre. On plaint la mère d'avoir laissé sa fille
s'enfoncer dans une telle délinquance. On plaint aussi l'adolescente,
qui semble faire les 400 coups justement pour attirer l'attention. Enfin
on plaint Heidur, qui s'est engagée à accompagner cette famille
désunie, car elle est seule et qu'elle n'a rien à régler dans sa petite
vie faite de paillettes. C'est si tranquille d'être postée dans une vie
de femme accomplie !
J'ai aimé cette narration dense, parfois pleine
de non-dits, de frustrations qui conduisent au mutisme. Car ces femmes
on envie de s'en sortir, elles sont prêtes à se relever, à compter les unes sur
les autres pour faire table rase du passé.
Il y a des passages très
beaux et qui laissent transparaître toute la douleur de l'état présent :
- Elle est où cette maison? demande Edda poliment.
Une
fois encore, elle a tourné la page. En fait, il serait préférable
qu'elle soit constamment insolente. Ce sont ses volte-face de politesse
qui, en fin de compte, posent problème.
Parce
qu'elles font naître un espoir stupide. Celui que les choses vont
s'arranger. Un espoir aussitôt étouffé. Et cela ne se fait jamais sans
douleur. (p. 207)
Comme si elle
était morte, comme si elle avait disparu à douze ans, lorsqu'elle était
une enfant normale, une petite fille énergique qui rangeait sa chambre
et faisait ses devoirs, pouvait discuter sans aucune gêne avec n'importe
qui et regardait dans les yeux ses interlocuteurs, qui répondait sans
ambiguïté si on lui demandait son âge et quelles étaient ses activités.
La fatalité. Avoir un enfant qui s'autodétruit.
[...]
Un enfant qui s'est métamorphosé en monstre ne laisse pas de beaux
souvenirs. S'il meurt, son souvenir est repoussant et quelqu'un peut
être incriminé pour le tour qu'ont pris les événements. Probablement la
mère qui n'a pas su l'élever. La mère qui lui a injecté du sang souillé
du péché. (pp. 342-343)
Enfin il y a quelques passages, très drôles, qui sont pour moi de la veine islandaise pur jus :
Je donnerais beaucoup pour pouvoir uriner debout, sans pour autant être un homme. [...]
Uriner
en plein air n'a pas été son occupation favorite, mais il règne ici des
conditions particulières, et même les gens les plus assurés pourraient
se sentir attirés s'ils en faisaient l'expérience : avec l'air marin.
Que cela peut être bon, charmant et merveilleux. L'air islandais qui
vous fouette les fesses. "A travers les fesses" serait sans doute une
expression plus poétique. [...]
Lorsque
je me redresse, au terme de cette miction aussi drue qu'abondante digne
d'un chameau, j'aperçois mes compagnes investies dans des occupations
semblables. Edda s'accroupit derrière un roc et Heidur, derrière un
agneau immobile. La scène est picturale. Toutes deux me tournent le dos
et urinent en regardant l'intérieur des terres. Pour la forme, je trouve
qu'il aurait été plus logique de le faire en direction de la mer. (p. 360)
Car
derrière tout l'effroi de la situation, on sent ces femmes positives,
jamais à court d'idées. Et c'est charmant de les voir s'interroger sur
tout ce décor mais aussi sur cette vie qui parfois leur échappe. Il y a
cette Harpa, mère avant sa génération, qui parle à sa propre mère
pourtant décédée voilà dix ans. Cette apparition la bouleverse,
l'horripile et l'agace car la filiation est difficile à établir. Qui est
cette mère, absente de son vivant, qui morte se fait un malin plaisir à
donner son point de vue sur tout ce qui se passe?
Pourquoi Harpa
est-elle brune et naine alors que tous les Islandais sont roux et
élancés? Voilà le genre de questions qui sont des fils conducteurs tout
au long du récit. Est-ce trop dévoiler que de dire qu'ils ont de l'importance?
A noter la relative absence des hommes : ils ne prennent pas part à l'équipée, sont évoqués seulement pour leur faiblesse, pour leur bonté naïve ou leur maladresse légendaire. Parfois ils sont utilisés, au détour d'un chemin, et font tâche lorsqu'ils restent trop longtemps dans l'action. C'est un récit de femmes ! Un récit de quête de soi mais surtout un récit où les femmes ont la part belle !
En somme, voilà une histoire à multiples facettes, où beaucoup de mystères doivent être dévoilés pour enfin trouver le chemin de l'apaisement. Autant vous dire qu'on chemine, nous aussi, vers le bonheur !
La place du cœur - Steinunn Sigurdardottir (Denoël, 2000, 477 p., collection Denoël & d'ailleurs)
31 janvier 2011
Le cheval soleil de Steinunn Sigurdardottir
Je viens de finir ce livre qui m'aura tenu en haleine peu de temps, un livre islandais qui m'a fait le même effet que Rosa candida. J'ai eu le "malheur" d'engloutir le début, de le poser quelques jours et de le reprendre en étant complétement perdue, mal m'en a pris. En reprenant le cours de l'action, on est tout de suite absorbé par cette plume tout à fait authentique, tout à fait poétique et quant à moi, elle m'a tout de suite interpellée. J'ai même été jusqu'à presque louper mon arrêt de train tellement je suivais avec palpitation la narration. Et d'ailleurs, quelle est-elle?
Nous sommes à Sjafnargata, bourgade islandaise pareille à toutes autres. Lilla c'est la narratrice mais son nom est très peu évoqué. C'est son surnom, Li, qui est chuchoté dans le creux de l'oreille, car c'est le petit nom que lui a donné son amoureux. Nous la suivons de l'enfance jusqu'à sa vie adulte, elle qui est un peu perdue dans son quotidien peu banal. Car ses parents sont médecins et n'ont d'intérêt que pour les petits corps malades. Raghnildur, la mère, est impitoyable dans ses diagnostics, elle a le don de reconnaître la maladie à sa base. Haraldur, le père, est plus coulant mais non moins tout autant absent à son devoir paternel. C'est ainsi que grandissent Li et son petit frère Mummi, comme des mauvaises herbes. Étaient-ils désirés? Leurs parents, qu'ils appellent entre eux "Les Époux", les évitent et semblent toujours extrêmement étonnés lorsqu'ils les croisent dans une pièce.
Heureusement la maison est grande, les rencontres sont rares et chacun respecte donc l'espace de l'autre comme un colocataire imposé. Les parents entre eux adoptent la théorie de l'autruche en s'enfermant dans des rôles de conjoints ordinaires : "où sont passés mes lunettes?" sont le lot quotidien de ces deux-là qui se sont retrouvés liés presque malgré eux (c'est du moins la sensation qu'on en a). D'ailleurs, l'hypothèse se confirme puisque Raghnildur garde en secret le poème d'un de ses amants de jeunesse et Haraldur lui, conserve une photo d'une ancienne petite amie décédée. Mais qu'est-ce que c'est que cette famille, me direz-vous? C'est exactement la question que je me suis posée car on a tout à fait l'impression d'être tombé dans un milieu de fous où tous les gens se côtoient presque forcés (sauf les enfants qui grandissent ligués contre les adultes).
Voilà pour le schéma familial de Li ! Sauf que Li n'est pas seulement une enfant non choyée par ses parents, elle est aussi une femme qui a connu l'amour. C'est d'ailleurs cet homme, qui l'a fait vibrer par le passé, qui est le fil conducteur du livre. En effet, ils se sont connus adolescents, se sont aimés très sérieusement (l'amour peut-il être sérieux?) et se sont séparés, comme par la force des choses. Sauf que l'homme est de retour en Islande après un long périple en Italie et que c'est toute une histoire qui ressurgit. Les retrouvailles sans doute sont fortes car il y a tant à raconter...
Je me suis couchée dans le lit cadeau-de-communion, sur la couette aux anges usés, et j'ai pleuré comme si c'était moi qui avais inventé les larmes, avec toutes sortes de variantes dans les sanglots, - moi qui n'ai même pas dit ouf quand j'ai accouché de mes filles, je trouvais invraisemblable que tu aies importé d'Italie cette bétonnière orange. (p. 16)
J'ai l'impression d'avoir raconté beaucoup mais j'ai malgré tout omis des éléments importants qui ponctuent la vie de cette petite Li. Elle marche dans les traces de sa mère, se lie d'amitié pour l'"herbivrogne" du village, succombe à un homme, part et revient. C'est en somme une histoire loufoque où se mêlent les poèmes et une narration subtilement menée. Il y a les flash-backs, les apartés pour l'amoureux, les réflexions sur l'amour et la vie, enfin il y a cette famille, autant un poids qu'un indestructible attachement auquel on se rapporte lorsque le doute l'emporte.
Un livre fort et que j'ai aimé... beaucoup !
Le cheval soleil - Steinunn Sigurdardottir (Éditions Héloïse d'Ormesson, 2008, 184 p.)
12 janvier 2011
Purge de Sofi Oksanen
J'achève ma lecture du roman phénomène, distingué par le prix Fnac, écrit par une jeune estonienne. Vous l'aurez compris, il s'agit de Purge, un roman à tiroirs qui est bien plus qu'une histoire de rencontre entre deux femmes.

On
est dans les années 90, Aliide est une vieille femme, recluse dans sa
maison à la lisière de la forêt estonienne. Elle a toujours vécu ici et
malgré les menaces, les pierres qui sont souvent jetées contre sa porte,
elle demeure une citoyenne de l'ombre, qui ne partira pas. Aux
antipodes il y a Zara, une toute jeune fille qui rien n'arrête, qui a
fui la Russie pour gagner l'Estonie. Et c'est donc par le plus pur des
"hasards" que ces deux femmes se rencontrent.
Aliide a un passé
qui la rattrape, de nombreuses affaires troubles dans lesquelles elle a
trempées. Elle est une femme résignée, condamnée à rester porte close
dans cette maison où se sont déroulés de nombreux drames. Quant à Zara,
bien que jeune, elle a été bringuebalée de Russie jusqu'en Allemagne,
embrigadée par des mafieux qui l'ont prostituée. C'est dans les années
40, quand l'Estonie était occupée tour à tour par la Russie puis par
l'Allemagne, qu'a commencé l'histoire. Les déportations vers la Sibérie
se faisaient en masse et les dénonciations allaient bon train.
On se
demande au départ ce qui a conduit la courageuse Zara à venir s'isoler
si loin sa terre native. De fil en aiguille, les relations
s'éclaircissent et, outre les tourments politiques, les deux femmes font
l'apprentissage d'une réalité.
Et si l'occupation et le silence
avaient engendré un lien entre ces femmes? Et si le passé pouvait
ressurgir encore plus fort que ce qu'il a été?
Je dois bien l'avouer,
mon opinion va à contrecourant des critiques précédentes. Je me suis
sentie à maintes reprises perdue dans les évènements politiques, dans
les flash-backs entre 1940 et 1990. La trame a beau être incroyablement
bien étudiée et l'engrenage bien ficelé, ces deux femmes qui sont les
personnages centraux, ont été pour moi sans réels reliefs. Aliide, la
vieille femme quelque part un peu punie de ces agissements en période
trouble, a été le point culminant de mon antipathie. Car on est dans le
descriptif et Aliide agit froidement, égoïstement et sans scrupules.
Malgré la vieillesse, on a du mal à se l'imaginer affaiblie et
bienveillante. Quant à Zara, elle est le trait d'union qui relie le
passé russe à la petite Estonie. Est-ce la lueur d'espoir? Le renouveau?
On en doute car elle aussi a trinqué en étant faite le parfait objet
des Russes qui la poursuivent.
C'est un roman où on se sent
quelque part un peu découragé et fataliste car les deux femmes ont perdu
beaucoup, vivent dans la peur et n'ont presque plus confiance au genre
humain.
Peut-être que l'Estonie et son Histoire me sont trop
méconnues et éloignées pour que j'aie un quelconque attachement à ce
roman alambiqué. C'est un livre qui sort de l'ordinaire et m'a amené
dans mes retranchements, c'est certain. J'ai dû insister pour le finir,
garder le fil conducteur... et j'en sors bien perplexe !
Il va falloir que je réessaie la littérature balte pour me départir de cet avis plutôt négatif.
Purge - Sofi Oksanen (Stock, 2010, 399 p., "La Cosmopolite")
21 septembre 2010
Rosa candida de Audur Ava Ólafsdóttir
Premier roman que j'égrène de la rentrée littéraire et non des moindres puisque je me suis attaquée à l'intriguant roman islandais qui fait beaucoup parler de lui (il remporte tous les suffrages sur les blogs et a également été chroniqué dans Télématin).

Arnljótur
vient de quitter la maison pour rejoindre un monastère très réputé pour
sa roseraie. Lui-même étant féru de jardinage, c'est donc un moyen de
prendre le large, de couper les liens serrés qu'il entretient avec son
père octogénaire et son frère jumeau, autiste. Sa mère, qui lui a
transmis la "main verte" est décédée il y a peu dans un accident de
voiture. Autant dire que le noyau familial part un peu à la dérive avec
la perte du seul élément féminin qui parvenait à garder la cohésion.
J'ai
omis de vous dire que le brave Arnljótur, âgé de 22 ans, a depuis
quelques mois une fillette qu'il a conçu avec une vague connaissance, en
plein cœur de la serre où il jardinait alors. Quel cadre atypique pour
procréer ! Bref, de la rencontre furtive entre Anna (la mère de
l'enfant) et Arnljótur est né un petit être.
Lorsque le jeune homme
entreprend donc de gagner la roseraie, dans laquelle il est attendu,
c'est donc plein de pensées de ce qu'il a laissé là-bas, qu'il embarque
avec lui. Il y a cette enfant, dont il est maintenant le père, mais dont
il ne connaît ni la mère, ni le rôle qu'il doit tenir auprès d'elle
mais aussi tous les espoirs qu'on place sur lui pour faire naître un
renouveau dans le jardin laissé à l'abandon.
C'est un bien
curieux livre que celui-ci mais qu'il a été enivrant et plaisant de le
lire ! On plonge dans une atmosphère assez loufoque avec ce jeune homme
qui commence sa vie par une sorte de voyage initiatique et qui
s'interroge sur beaucoup de choses : la vie, la mort, l'amour...
On
est saisi par le ton du roman, tantôt drôle, tantôt léger, tantôt
explorant les tréfonds de l'existentialisme. Et cette toile de fond de
roses à remettre en l'état, de ces parterres de fleurs à sublimer sont
un objectif louable auquel on prend part comme des visiteurs déjà le nez
à humer toutes les odeurs exquises. On sent qu'à travers la réalisation
de ce projet, Arnljótur, rend hommage à la passion transmise par sa
mère. On ne peut que s'enthousiasmer devant les descriptions de ces
roses, devant toute l'innocence et la candeur de ce garçon. Enfin on est
ému qu'il transporte avec lui une rose venue de son pays et qu'il
cultive seul : la rose à huit pétales, sorte de rosa candida.
C'est tout un symbole que de planter en terrain inconnu une nouvelle variété qui a tant de valeur à ses yeux.
J'ai
aimé non seulement le style de l'auteur qui est vraiment très bon, mais
aussi l'histoire pleine de rebondissements et de surprises qui vous
donnent du baume au cœur. Oui ce livre-là est quelque part un
livre-doudou qui donne le moral, insuffle un vent frais (tout droit venu du nord) et vous fait
voir les fleurs sous un jour nouveau. Et s'il n'y avait que les
fleurs...
Une excellente découverte à mettre entre toutes les mains !
Je ne peux que vous renvoyer aux critiques très enthousiastes de Chiffonnette, Belle Sahi, Cathulu et Cuné. Pas une fausse note dans ces premiers échos alors je ne peux que vous dire "ce livre est pour vous" !
Rosa candida - Audur Ava Ólafsdóttir (Zulma, 2010, 333 p.)
27 juin 2010
L'art de pleurer en choeur de Erling Jepsen
Nous sommes à la fin des années 60 dans une région
reculée du Danemark. Notre petit narrateur, âgé de 11 ans, est très fier
d'avoir pour père un épicier qui vend et encaisse à longueur de
journée. Malheureusement la période n'est pas propice au commerce, toute
la famille est dans le rouge et notre héros voit donc son père
cravacher pour gagner son pain. Survient la mort accidentelle d'une
écolière et, dans le village où tout le monde se connait, il est de bon
ton de participer à tous les événements de la vie locale. Ainsi le père
prononce l'oraison funèbre de la fillette et... c'est le succès !
Il
faut dire que le cher Papa est terriblement éloquent lorsqu'il emploie
ces bons mots qui font pleurer. Le gamin (jamais nommé) n'est pas dupe
et comprend illico presto qu'il y a une ficelle à tirer de ce genre
d'intervention.
Car oui, de cause en conséquence, l'épicerie ne
désemplit pas depuis l'oraison si magistrale.
Le fils souhaite donc
ardemment que son père refasse son apparition dans une église. Peu
importe que la personne décédée soit une vague connaissance, il est
nécessaire de "tirer profit" des deuils récents.
Alors notre
garçonnet, qui a de la suite dans les idées, cherche les potentiels
futurs morts et dresse des listes, fait des pronostics et pense être à
l'origine des meurtres en chaîne dans son entourage.
Il faut dire
qu'il est louche le gamin, qu'il sait discerner les situations qui
l'arrangent ou qui peuvent arranger les siens, mais qu'il ferme les yeux
sur des choses bien plus importantes. Car j'ai évoqué la petite
relation père/fils mais je n'ai pas évoqué la mère qui semble s'effacer
dans le huis clos familial. Quant à la sœur, Sanne, elle tourne peu à
peu à la folie. Son frère est d'ailleurs en colère lorsqu'elle ne
descend pas rejoindre leur père le soir dans le canapé commun en bas. On
sent bien qu'on est loin de la famille unie pour qui tout roule. Il y a
une sorte de coalition entre hommes et les femmes sont soit absentes,
soit consentantes.
Quelle drôle d'ambiance que celle décrite dans ce
livre-là ! Car le ton léger et innocent du gamin contraste énormément
avec toute la gravité des faits. Et on se surprend à comprendre parfois
les réflexions de l'enfant, à sourire avec lui de toute cette noirceur
qu'il dépeint sans le savoir...
Un passage d'une conversation entre la mère et le fils :
"Tu crois que je vais bientôt le revoir?
- Oui, dans pas très longtemps."
J'entends à la façon dont elle me dit ça qu'en fait
elle n'en sait rien du tout, mais qu'elle a envie de me faire plaisir.
C'est souvent difficile d'avoir des réponses claires quand on questionne
les adultes. On dirait qu'ils ont toujours besoin de laisser un peu
d'incertitude dans ce qu'ils disent, mais je crois qu'ils en souffrent
aussi. Quand on est un enfant, il faut les comprendre, et apprendre à
leur pardonner pour simplifier leur vie, et la nôtre aussi parfois.
(p. 283)
Un livre tout à fait surprenant et somme tout très,
très plaisant ! Il est dépaysant et plein d'humour noir, à moins que ce
ne soit une réalité qui dans la bouche d'un adulte lambda aurait, en
temps normal, tout pour déplaire.
L'art de pleurer en chœur - Erling Jepsen (Sabine Wespieser, 2010, 312 p.)





