14 août 2010
Un endroit de rêve de Sheila Kohler
C'est grâce à Evertkhorus et son challenge "Destination Afrique du Sud" que j'ai replongé dans l'univers de Sheila Kohler dont j'avais lu Splash, son second livre qui m'avait transportée, exaltée...
Un endroit de rêve c'est son premier roman et c'est celui qui augure déjà de son excellent successeur.
Sheila Kohler est une auteur sud-africaine née en 1942 à Johannesbourg. Aujourd'hui elle partage sa vie entre New York et Amagansett.

La
narratrice, une femme d'un certain âge dont on y ignore tout -
situation familiale, nom, âge - est en vacances à Gerzett en Suisse.
Elle est seule, paraît aigrie et parcourt le monde pour rétablir sa
santé fragile. C'est donc dans les montagnes suisses qu'elle trouve
refuge au début du roman et c'est à partir de ce lieu "insignifiant" que
tout va se jouer. Car elle rencontre un homme, un parfait
inconnu qui la questionne sur une dénommée Daisy Summers, une fille (une
femme peut-être) qui est selon lui une connaissance, avec qui
elle a grandi là-bas. Dans ce là-bas se dessine l'Afrique du Sud, terre
lointaine et tabou où la vie s'est arrêtée. Même si les noms, les lieux
ne sont jamais clairement désignés, on sent que le passé de notre
narratrice renferme un secret. Derrière sa froideur, son mutisme et son obstination à tout nier, peu à peu elle se rappelle.
Car l'homme de Gerzett a rallumé les cendres d'un souvenir qu'elle pensait oublier.
Suite
à cette rencontre des plus imprévues, et à tous les flash-backs qu'elle
engendre, la narratrice fuit vers la mer. Car au soleil et sur le sable
chaud personne ne peut l'importuner et cette supposée Daisy Summers
reste dans les profondeurs de sa mémoire. Quoique...
Malgré l'Allemand qu'elle rencontre, malgré le fait qu'elle soit partie plus loin, les souvenirs persistent et deviennent plus oppressants.
En filigrane le dialogue avec l'homme de Gerzett, très insistant, vient
obscurcir les pages. On se rend compte que les lieux ou les gens
disparaissent petit à petit derrière le récit de cet avant, de ces jours
où elle était en internat de jeunes filles, dans son pays natal.
Ce livre est étrange car le personnage de cette femme alanguie et imbue d'elle-même est particulièrement déplaisant. Oui elle est antipathique, oui une bête aurait sans doute davantage de sentiments qu'elle. Car la compagnie des autres l'ennuie et ces résurgences du passé polluent son esprit qui était juste prêt à passer des vacances sans contrainte.
La quatrième de couverture en parle mieux que moi :
Cette
narratrice anonyme, plus sensible aux jeux de lumière qu'à la mort d'un
être humain, ne vous dira rien dont elle ne puisse aussitôt se dédire.
Ce récit méthodique a une rigueur affichée qui masque une désinvolte
perversité. [...]
Imaginez cette femme et vous rencontrerez le
personnage central, irritant et lancinant, de cette chronique à
l'écriture glacée, coupante et cruelle, dont la construction en trompe
l'œil, superbement aboutie, dérange autant qu'elle intrigue.
Tout est dit je crois. Pour le reste il ne vaut mieux pas lire la quatrième de couverture qui une fois de plus nous en révèle bien trop sur les nœuds de l'action. Le style de Kohler est implacable, incisif et incroyablement mesuré. On sent qu'elle joue de retenue
comme avec cette assertion, "la dénommée Summers", qui jusqu'à la fin
restera une fille que notre narratrice pourrait connaître... ou
peut-être pas !
Il y a ce flou volontaire sur le temps, le lieu qui
perdure pour mieux nous envoyer à la figure tous les ressorts de
l'affaire. On avance à tâtons dans ce récit et finalement on se laisse
prendre au jeu et guidé sur les traces du passé.
Encore une escapade dans les noirceurs de l'enfance ! Décidément, les personnages féminins ont l'air de tenir toutes les ficelles du monde adulte, sous la plume de Kohler. Quant à moi je n'ai qu'un mot à dire "j'aime" !
Un endroit de rêve - Sheila Kohler (Gallimard, 1991, 148 p., collection "Du monde entier")




