12 mars 2011
Danses de guerre de Sherman Alexie
De Sherman Alexie j'avais lu Dix petits indiens, qui m'av
ait charmé de par ses petites nouvelles incisives et cinglantes. Alors quand j'ai eu vent de ce nouveau recueil de nouvelles (couronné par le prix Pen Faulkner 2010), je n'ai pas hésité un instant avant de me plonger dedans. Et retrouver la plume de cet excellent novelliste amérindien a été un vrai bonheur !
Sherman Alexie nous parle d'Indiens, de ceux qui tentent de trouver leur place dans la société américaine. Et ce n'est pas sans mal qu'ils se fraient un chemin et entrent dans le moule. Pour preuve, cet assassin à la peau ni blanche, ni vraiment brune. C'est un Indien de la tribu Spokane, qu'on ne parvient pas à catégoriser. C'est pourtant l'identité de ce meurtrier qui fait débat. Qui est-il? Pourquoi a-t-il tué un Noir? N'est-ce pas toujours les Blancs qui se confrontent aux Noirs?
Il y a aussi cet autre Indien, parcourant les couloirs d'un hôpital à la recherche d'une bonne couverture épaisse (comme celles que font les Indiens) pour couvrir son père opéré. Et la rencontre d'un Indien d'une tribu différente va montrer la solidarité entre ces petites ethnies vivant selon leurs rites.
Mais Alexie ne se borgne pas à décrire des Indiens et uniquement des Indiens. Tous les hommes sont par essence reconnaissables dans ces portraits d'hommes ordinaires tiraillés par les tracas de la vie quotidienne. Tout est sujet à la discussion : la guerre des races, l'alcool et la drogue mais aussi aussi la guerre ou bien la société de consommation. Et les hommes qui prennent place dans ces histoires sont tour à tour des pères, des maris ou des fils. Ils ont cela de commun qu'ils s'interrogent sur l'existence ou sur un élément déclencheur qui bouleverse leur vie. Avec Sherman Alexie on est dans l'instantanéité, dans la description concise de rapports humains. Le fait est qu'il esquisse des histoires (sur)prenantes sur le ton de la blague voire de l'information purement factuelle.
Une fois de plus été happée, embarquée par ces petits récits qu'on se verrait se faire raconter au coin du feu. Car la confrontation de deux êtres engendre tout un lot d'inconnus. S'agirait-il en fait de petites guerres arbitrées par les conventions modernes?
Les récits se succèdent avec un même plaisir, celui de la découverte perpétuelle de ces gens qui ont tant à nous apprendre. Certaines nouvelles se placent sur une ou deux pages, découpées de telle manière qu'on les engloutit comme un encas. D'autres sont plus longues et s'étalent sur des dizaine de pages. Ce style propre à Sherman Alexie, j'y adhère les yeux fermés. Il ne transforme certes pas la réalité mais nous en donne une vision éclairée du point de vue d'un Amérindien lucide et toujours extrêmement droit dans ses positions.
Un petit bonheur de lecture !
Un autre avis chez Folfaerie et bientôt bien d'autres sur Blog-O-Book !
Danses de guerre - Sherman Alexie (Albin Michel, 2011, 194 p., Terres d'Amérique)
12 janvier 2011
Purge de Sofi Oksanen
J'achève ma lecture du roman phénomène, distingué par le prix Fnac, écrit par une jeune estonienne. Vous l'aurez compris, il s'agit de Purge, un roman à tiroirs qui est bien plus qu'une histoire de rencontre entre deux femmes.

On
est dans les années 90, Aliide est une vieille femme, recluse dans sa
maison à la lisière de la forêt estonienne. Elle a toujours vécu ici et
malgré les menaces, les pierres qui sont souvent jetées contre sa porte,
elle demeure une citoyenne de l'ombre, qui ne partira pas. Aux
antipodes il y a Zara, une toute jeune fille qui rien n'arrête, qui a
fui la Russie pour gagner l'Estonie. Et c'est donc par le plus pur des
"hasards" que ces deux femmes se rencontrent.
Aliide a un passé
qui la rattrape, de nombreuses affaires troubles dans lesquelles elle a
trempées. Elle est une femme résignée, condamnée à rester porte close
dans cette maison où se sont déroulés de nombreux drames. Quant à Zara,
bien que jeune, elle a été bringuebalée de Russie jusqu'en Allemagne,
embrigadée par des mafieux qui l'ont prostituée. C'est dans les années
40, quand l'Estonie était occupée tour à tour par la Russie puis par
l'Allemagne, qu'a commencé l'histoire. Les déportations vers la Sibérie
se faisaient en masse et les dénonciations allaient bon train.
On se
demande au départ ce qui a conduit la courageuse Zara à venir s'isoler
si loin sa terre native. De fil en aiguille, les relations
s'éclaircissent et, outre les tourments politiques, les deux femmes font
l'apprentissage d'une réalité.
Et si l'occupation et le silence
avaient engendré un lien entre ces femmes? Et si le passé pouvait
ressurgir encore plus fort que ce qu'il a été?
Je dois bien l'avouer,
mon opinion va à contrecourant des critiques précédentes. Je me suis
sentie à maintes reprises perdue dans les évènements politiques, dans
les flash-backs entre 1940 et 1990. La trame a beau être incroyablement
bien étudiée et l'engrenage bien ficelé, ces deux femmes qui sont les
personnages centraux, ont été pour moi sans réels reliefs. Aliide, la
vieille femme quelque part un peu punie de ces agissements en période
trouble, a été le point culminant de mon antipathie. Car on est dans le
descriptif et Aliide agit froidement, égoïstement et sans scrupules.
Malgré la vieillesse, on a du mal à se l'imaginer affaiblie et
bienveillante. Quant à Zara, elle est le trait d'union qui relie le
passé russe à la petite Estonie. Est-ce la lueur d'espoir? Le renouveau?
On en doute car elle aussi a trinqué en étant faite le parfait objet
des Russes qui la poursuivent.
C'est un roman où on se sent
quelque part un peu découragé et fataliste car les deux femmes ont perdu
beaucoup, vivent dans la peur et n'ont presque plus confiance au genre
humain.
Peut-être que l'Estonie et son Histoire me sont trop
méconnues et éloignées pour que j'aie un quelconque attachement à ce
roman alambiqué. C'est un livre qui sort de l'ordinaire et m'a amené
dans mes retranchements, c'est certain. J'ai dû insister pour le finir,
garder le fil conducteur... et j'en sors bien perplexe !
Il va falloir que je réessaie la littérature balte pour me départir de cet avis plutôt négatif.
Purge - Sofi Oksanen (Stock, 2010, 399 p., "La Cosmopolite")
30 novembre 2010
Chi, une vie de chat (tome 1) de Konami Kanata
Une belle révélation que ce manga qui est déjà un vrai bel objet à (re)garder. Tout en couleurs et avec un sens de lecture à la française, on est un peu déstabilisé de prime abord et les tons ont tôt fait de nous convertir totalement.

Chi, c'est un petit chaton qui est
recueilli un beau jour par une famille lambda : parents et fils sont en
effet séduits par cette petite boule de poils sur pattes. Mais Chi c'est
un chat qui s'exprime, qui même loin des siens pense à retrouver sa
mère perdue. Peu à peu Chi se familiarise, prend ses marques dans cette
nouvelle demeure où tous se pressent autour de lui pour lui rendre la
vie facile. On lui aménage une litière qu'il considère comme un second
lit tout à fait confortable (mais le but premier, l'assimile-t-il?). On
lui ramène des jouets divers, des pâtés et autres nourritures félines.
Bref Chi est un vrai roi auquel personne ne résiste.
La fenêtre reste
pour lui l'ultime tentation, le vrai volet sur le monde qui le captive
des heures entières. En plus, là-bas il fait beau et chaud ! Mais le
danger plane, les chats sont interdits dans l'immeuble...
Qu'importent les règles, Chi fait ce que bon lui semble et c'est comme ça qu'on l'aime.
Quelle
jolie découverte que ce manga ! Ça réconcilie définitivement avec la
race féline et ces braves bêtes de chats qui sont capables de tout. Chi ne peut, indéniablement, que se faire adopter par la famille (et le lecteur) car il
est encore tout frêle et minuscule. On se prend d'affection pour lui et
on le suit dans un quotidien décidément toujours plein de découvertes.
Mon
copain, qui a vu en ce chaton l'incarnation de son propre chat, a adhéré.
Et moi, j'ai succombé à mon tour car il faudrait être un cœur de pierre
pour passer à côté de ce bien bel ouvrage ! La forme y est pour un peu, le chat y est pour beaucoup ! 
Un beau cadeau de Noël pour tous les amateurs du genre !
_________________________________
Konami Kanata est une mangaka née en 1958 à Nagano.
Elle
publie de nombreux manga racontant des aventures de chats. Possédant
elle-même des chats, c'est un peu de "Pii", sa propre chatte de 8 ans
qu'elle met dans "Chii", son personnage chaton.
Chi, une vie de chat (tome 1) - Konami Kanata (Glénat, 2010, 168 p.)
09 novembre 2010
Le chat qui venait du ciel d'Hiraide Takashi
La couverture est très élogieuse puisqu'elle parle de "roman touché par la grâce" et là grâce dont on parle n'est autre qu'un petit chat qui prend sa place dans la vie des gens.

Je veux juste ajouter ma note
personnelle car ce livre m'a là aussi beaucoup plu. Je crois qu'il n'est
pas nécessaire d'être un grand ami des félins pour trouver de l'écho
dans cette histoire.
Mais c'est vrai que l'histoire tourne autour de
Chibi, surnommé ainsi par le couple qui le voit passer la journée. Et
Chibi c'est un jeune chat qui vagabonde de maison en maison, toujours à
se faire dorloter par ses propriétaires et voisins. Le chat est
indépendant, ça tout le monde le sait, est peut donc passer d'une vie à
une autre : être très heureux auprès de son petit garçon de maître et
aller, loin de son regard, chercher les caresses chez les nouveaux venus
de voisins.
Le fil conducteur c'est cette relation qui s'installe
entre le couple et le chat. La lente adoration de la maitresse (par
intermittence) pour ce bout de félin et la compassion du maître
(toujours par intermittence) à la vue de tant de tendresse.
Bon
j'avoue être moi-même tout à fait adepte des chats. Qu'ils soient petits
ou plus en jambe, aucune différence du moment qu'ils ont pattes,
moustaches et longue queue marquant le tic-tac ! Alors Chibi je me le
suis très bien figuré : un brin snob, un brin adorable, toujours ce
qu'il faut pour se faire ouvrir la porte.
Et ce chat on peut dire
qu'il mène les gens par le bout du museau : il suffit qu'il surgisse et
tout le monde s'affaire pour lui trouver de quoi manger. Alors on suit
les déambulations du chat et surtout ce couple qui se raccroche
finalement à l'animal. Et un jour advient un petit drame, ce genre
d'événement qui retourne l'entourage et vous donne envie de pleurer un
bon coup.
Chibi ne revient plus chez le jeune couple. Est-il enfermé chez ses propriétaires? Lui est-il arrivé un malheur?
On
ne se doute jamais de l'attachement qu'on peut avoir à son animal.
C'est un rapport qui se tisse insidieusement, à l'abri de tous.
Voilà
un livre très poétique ! On ne se lasse pas de Chibi, du couple qui
passe des rires aux larmes. Et quand on n'a pas de chat (ce qui est mon
cas), on a presque envie d'en prendre un illico presto. Comment ça, j'ai
dit "presque"?
Le chat qui venait du ciel - Hiraide Takashi (Editions Philippe Picquier, 2006, 130 p., Picquier poche)
01 novembre 2010
Mon père : contes des jours ordinaires d'Aline Giono
Excusez-moi d'être si peu présente ces derniers temps. Je laisse en friche ce blog alors que je continue à lire. Il va vraiment falloir que je vous mette mes dernières critiques. Certaines sont prêtes et ne demandent plus qu'à être en forme. Voilà ma deuxième lecture du lecturothon (challenge comme le RAT mais qui s'est organisé sur mon forum de lectures) et c'est un
livre qui trainait dans ma bibliothèque depuis très, très longtemps.
Rien de tel que d'égrener des livres de sa PAL, ça fait du bien au moral
d'autant qu'avec celui-là c'est une très bonne pioche.

Aline Giono n'est autre que la fille du célèbre écrivain Jean Giono. La fillette raconte son enfance passée à Manosque dans une maison où il fait bon vivre entre une mère bienveillante et pleine de patience, une jeune sœur exubérante et un papa qui fait le plus beau des métiers : "il s'amuse à écrire des histoires pour grandes personnes". Le roman est un condensé d'anecdotes et non pas une biographie sur ce qu'a été Giono père. Je crois que c'est ce qui fait le charme de ce livre. En suivant l'histoire par les yeux de la fillette, on a un aperçu d'une vie de famille dans la campagne d'autrefois. Car la maison est un peu branlante, les gens vont et viennent et il n'y a pas de politesse, tout le monde est le bienvenu. Il y a l'arrière-grand-mère centenaire née sous Louis-Philippe mais aussi l'oncle Kakoun, artiste à ses heures qui abime les livres rien qu'en les regardant. Et il y a la petite dernière (sa sœur cadette), surnommée Gracieuse qui est peu soigneuse mais qui a toutes les manières d'une petite bourgeoise.
Que puis-je dire
sinon que j'ai adoré ce livre et que j'aurais préféré qu'il dure encore
des pages et des pages. Car on s'attache rapidement à cette famille, à
ce grand Jean Giono
qui semble être un patriarche distrait bien qu'aimant. On s'attache à
la mère qui s'attriste que son mari fasse mourir des personnages dans
ses romans. On s'attache à Aline,
débrouillarde mais à qui on ne l'a fait pas : pas de mensonges, pas
d'entourloupes sinon la petite fille se fait justice elle-même.
On
ne peut aussi qu'aimer le brave Kakoun, oncle recueilli de la famille
(il a été choisi par les enfants car il n'a aucun lien de sang), qui ne
mâche pas ses mots et a toujours un sacré panache pour retourner les
situations les plus folles.
J'ai aimé de nombreux passages, certains m'ont fait rire, d'autres m'ont émue et aucun ne m'a laissé indifférente.
Pourtant,
je crois bien que ce que nous possédons de plus sensationnel c'est
notre arrière-grand-mère qui a plus de cent ans ! Alors là, pour en
trouver une pareille, je suis sûre qu'il faudrait faire le tour du pays
plusieurs fois en courant...
Maman
(c'est sa grand-mère à elle) dit que c'est une "célébrité". Imaginez ça
: avoir une "célébrité" dans sa propre famille. [...]
Je
ne lui reproche qu'une chose : comme ma petite sœur, elle casse mes
poupées. Elle oublie que je lui en ai confié une à garder sur ses
genoux, elle se lève et crac, la poupée tombe. Cela tient sans doute à
ce que ma soeur et elle ont tout juste cent ans de différence, à
quelques jours près. Quelle famille ! (p. 25-27)
Maman. - Mon chéri, j'ai quelque chose à te dire, mais surtout, ne te fâche pas !
- Pourquoi veux-tu que je me fâche?
Maman. - Parce que ce que je vais te dire ne te fera pas plaisir. Voilà : tu as changé, je ne te reconnais plus.
Papa, ahuri. - Tu ne me reconnais plus? Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
Maman.
-Non, tu n'es plus le même, tu n'es plus aussi gentil qu'avant. [...]
C'est très simple : au début, quand je t'ai connu, tu ne tuais personne.
- Comment ça, je ne tuais personne? Et aujourd'hui, je tue plus qu'avant?
-
Parfaitement. Aujourd'hui, dans tes livres, tout le monde meurt. Tu
fais passer tes personnages de vie à trépas pour un oui, pour un non, tu
les exécutes à chaque page, et tu n'étais pas comme ça avant, et c'est
pourquoi je trouve que c'est méchant et que tu as changé. Voilà ! (p. 30)
Mon père : contes des jours ordinaires - Aline Giono (Gallimard, 1992, 169 p., folio junior)
HS mais je pars quelques jours dans le Sud, je reviendrai courant novembre. A très bientôt !
27 juin 2010
L'art de pleurer en choeur de Erling Jepsen
Nous sommes à la fin des années 60 dans une région
reculée du Danemark. Notre petit narrateur, âgé de 11 ans, est très fier
d'avoir pour père un épicier qui vend et encaisse à longueur de
journée. Malheureusement la période n'est pas propice au commerce, toute
la famille est dans le rouge et notre héros voit donc son père
cravacher pour gagner son pain. Survient la mort accidentelle d'une
écolière et, dans le village où tout le monde se connait, il est de bon
ton de participer à tous les événements de la vie locale. Ainsi le père
prononce l'oraison funèbre de la fillette et... c'est le succès !
Il
faut dire que le cher Papa est terriblement éloquent lorsqu'il emploie
ces bons mots qui font pleurer. Le gamin (jamais nommé) n'est pas dupe
et comprend illico presto qu'il y a une ficelle à tirer de ce genre
d'intervention.
Car oui, de cause en conséquence, l'épicerie ne
désemplit pas depuis l'oraison si magistrale.
Le fils souhaite donc
ardemment que son père refasse son apparition dans une église. Peu
importe que la personne décédée soit une vague connaissance, il est
nécessaire de "tirer profit" des deuils récents.
Alors notre
garçonnet, qui a de la suite dans les idées, cherche les potentiels
futurs morts et dresse des listes, fait des pronostics et pense être à
l'origine des meurtres en chaîne dans son entourage.
Il faut dire
qu'il est louche le gamin, qu'il sait discerner les situations qui
l'arrangent ou qui peuvent arranger les siens, mais qu'il ferme les yeux
sur des choses bien plus importantes. Car j'ai évoqué la petite
relation père/fils mais je n'ai pas évoqué la mère qui semble s'effacer
dans le huis clos familial. Quant à la sœur, Sanne, elle tourne peu à
peu à la folie. Son frère est d'ailleurs en colère lorsqu'elle ne
descend pas rejoindre leur père le soir dans le canapé commun en bas. On
sent bien qu'on est loin de la famille unie pour qui tout roule. Il y a
une sorte de coalition entre hommes et les femmes sont soit absentes,
soit consentantes.
Quelle drôle d'ambiance que celle décrite dans ce
livre-là ! Car le ton léger et innocent du gamin contraste énormément
avec toute la gravité des faits. Et on se surprend à comprendre parfois
les réflexions de l'enfant, à sourire avec lui de toute cette noirceur
qu'il dépeint sans le savoir...
Un passage d'une conversation entre la mère et le fils :
"Tu crois que je vais bientôt le revoir?
- Oui, dans pas très longtemps."
J'entends à la façon dont elle me dit ça qu'en fait
elle n'en sait rien du tout, mais qu'elle a envie de me faire plaisir.
C'est souvent difficile d'avoir des réponses claires quand on questionne
les adultes. On dirait qu'ils ont toujours besoin de laisser un peu
d'incertitude dans ce qu'ils disent, mais je crois qu'ils en souffrent
aussi. Quand on est un enfant, il faut les comprendre, et apprendre à
leur pardonner pour simplifier leur vie, et la nôtre aussi parfois.
(p. 283)
Un livre tout à fait surprenant et somme tout très,
très plaisant ! Il est dépaysant et plein d'humour noir, à moins que ce
ne soit une réalité qui dans la bouche d'un adulte lambda aurait, en
temps normal, tout pour déplaire.
L'art de pleurer en chœur - Erling Jepsen (Sabine Wespieser, 2010, 312 p.)
04 mai 2010
Jungle de Monica Sabolo
Et voilà j'ai enfin fini ce livre que j'avais posé le temps de finir mon
Glattauer. Et c'est avec plaisir que je l'ai repris car, que je vous
dise, le premier chapitre est déjà une chute avec un événement fatal qui
nous met dans le bain d'emblée. J'avais lu le billet d'Edelwe très enthousiaste et étais donc enchantée de le lire moi aussi.
L'histoire s'applique à revenir
sur les éléments constitutifs de la vie de ces deux j
eunes
filles - Julia et Louise - qui, bien que de caractère
diamétralement opposé, grandissent telles des sœurs. La narratrice,
Louise, est une jeune aventurière, baroudeuse et curieuse de nouvelles
expériences. Elle est blonde, elle s'habille en treillis et ne fait
attention qu'à la nature qui l'environne. Et Julia est une petite sœur
de cœur, elle est brune, elle est belle et adulée de tous, elle demande
l'attention avec force cris et caprices.
Qu'est-ce qui pourrait les
réunir ces deux jeunes filles? Elles ont joué au parc ensemble, leurs
parents ont sympathisé et les ont rapproché presque malgré elles.
Il
faut signaler ce rôle des parents dès l'enfance car ils auront un rôle
déterminant dans les orientations prises dans leur jeunesse à toutes
deux. Car un jour le père de l'un part avec la mère de l'autre, et nos
deux fillettes sont ainsi élevées comme une fratrie recomposée.
Et Louise
l'indépendante se prend au jeu du double amical et trouve en Julia un
modèle, une sorte d'antagonisme qui élève et pimente la vie.
On
suit dans le récit des épisodes épars de leur vie : leurs souvenirs
communs sont divulgués et on se rend compte de la trame commune qui les
unit. Par exemple, le garçon qui plait à l'une (David puis Bénédict)
devient le challenge à conquérir pour l'autre.
On partage leur
existence quelque part facile et qui pourrait paraître banale pour une
flopée d'adultes mais cette existence a cela d'extraordinaire qu'elle
semble être un seul lien et non deux ficelles qui se relient l'une à
l'autre. Quand Julia souffre de l'absence de son père, c'est Louise qui
la ramasse à la petite cuillère, qui la console comme une sœur, qui joue
quelque part le rôle de paternel.
Oui ce livre a été plaisant,
oui je l'ai lu jusqu'au bout sans déplaisir mais de là à dire qu'il y a
eu un franc plaisir à suivre leurs aventures je ne crois pas. Car
bizarrement, après l'incipit très accrocheur, le récit peine à
décoller et cette succession d'anecdotes a eu du mal à me
distraire ou à provoquer un intérêt plus conséquent que la simple
curiosité. Je peux sans doute expliquer cela par l'antipathie que j'ai
tout de suite éprouvé pour Julia, personnage égoïste et narcissique.
C'est ce qui m'a déstabilisé, que le balance ne penche pas finalement
pour un peu plus de compassion, pour une évolution vers quelqu'un de
plus tourné vers les autres.
C'est en somme une lecture
rafraichissante qui, dès la couverture, nous donne envie de plonger en
plein été mais qui n'arrive pas à aboutir à cette douce chaleur qui
donne envie de s'y repaitre encore et encore.
Un passage malgré tout que j'ai noté où Julia émet son sentiments sur les reptiles qu'elle affectionne particulièrement :
Les reptiles sont des animaux déprimants pour les âmes tendres. Ils n'ont aucune mémoire. Ils ne sont pas romantiques. Ils daignent vous étreindre mais, dans le fond, ils vous échangeraient volontiers contre un tronc d'arbre. (p. 125)
Merci à
et aux éditions Le livre de poche pour ce partenariat !
Jungle - Monica Sabolo (Ed. Le livre de poche, 2007, 248 p.)
30 avril 2010
Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer
Ce que je suis heureuse de vous parler de ce livre que je n'ai pu lâcher car il est captivant de la première à
la dernière page ! Pour preuve, je l'ai achevé hier (après une micro journée de lecture... et encore s'il n'y avait pas eu le boulot...) et c'est même avec
une précipitation sans précédent que j'ai dévoré l'ouvrage.
L'histoire,
car c'est tout de même l'essentiel, retrace l'échange de mails d'Emmi,
jeune femme "mariée et heureuse" - c'est elle qui le dit - avec un
sombre inconnu du nom de Léo. Leur rencontre virtuelle a lieu car Emmi,
souhaitant se désabonner d'un magazine, se trompe d'adresse mail. De
cette erreur de destinataire nait une correspondance pleine de douceur,
de rêve et où la barrière de l'immatériel devient un formidable vecteur
d'émotions humaines. Car Léo semble avoir le même âge ou presque - les
questions terre à terre sont vite écartées -, semble avoir la même
sensibilité. De plus notre interlocuteur mystère est disponible,
prévenant, plein d'humour et de répartie. Emmi se prend donc au jeu et
débute un étrange rituel ponctué de mails, de pensées et d'échanges de
plus en plus à fleur de peau.
On savoure la dynamique qui
s'instaure avec des pépites de mails qui donnent le sourire.
Les voisins s'occupent de Jukebox. Jukebox est
notre gros chat. Il ressemble à un Jukebox, mais ne passe qu'un seul
disque. Et il déteste les skieurs, donc il reste à la maison.
(p.59)
En fait tout l'intérêt de ce livre réside dans
l'attachement qui devient de plus en plus fort au fil des mails. Emmi,
d'abord réservée et plutôt cynique, devient une correspondante piquante
et pleine d'entrain. Quant à Léo, c'est l'homme idéal par excellence :
pas tout à fait remis de sa dernière rupture, il prend les choses avec
philosophie et mène sa vie tambour battant.
Je ne peux que dire que ce
livre s'est révélé être un coup de cœur - et coup de cœur énorme même -
car je m'y suis reconnue, car j'ai pu m'identifier à cette Emmi en
quête de quelque chose, de distraction ou de nouveauté. Mais comment ne
pas succomber au charme de ce Léo qui a plus d'un tour dans son sac, qui
porte le masque à merveille, qui use d'inventivité pour toujours rester
l'intriguant et mystérieux jeune homme de la boîte mails.
Et maintenant c'est à vous, écrivez-moi, Emmi. Écrire,
c'est comme embrasser mais sans les lèvres. Écrire, c'est embrasser avec
l'esprit. (p. 136)
Je ne voudrais pas dévoiler
toutes les ficelles du livre car j'ai pris un plaisir si intense à
écarquiller les yeux au fil du récit que je voudrais garder moi aussi un
certain masque sur les suites de l'affaire. Beaucoup de questions
restent ainsi en suspens pour vous - ô vous, heureux futurs lecteurs -
comme le dénouement final, comme les sentiments respectifs de l'un et de
l'autre, comme la bienséance qui semble rester en filigrane de
l'intrigue.
Je suis sous le charme de ce livre ! (... et je suis pas la première de la blogo !) Je l'avais repéré
dans La librairie francophone avec un avis
déjà très positif d'une des libraires mais là je peux le dire, ce livre
est un bijou. On voudrait recevoir dès demain la réponse d'un
interlocuteur aussi loquace que Léo, on voudrait avoir toute cette magie
d'échanges furtifs et surtout on rêverait de lire quelques pages en
plus. Car ces deux personnages sont les témoins d'une nouvelle ère,
celle du numérique, celle où tout est possible et où l'inattendu a
toujours sa place.
Merci à Aifelle ma prédecesseuse de livre voyageur pour son gentil mot, merci surtout à Clara d'avoir mis ce livre en circulation. Il va me falloir du temps pour sortir de cette bourrasque venue du nord.
Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer (Bernard Grasset, 2010, 348 p.)
14 mars 2010
Dharma poèmes de Park Je-chun
Quelle tâche périlleuse que de commenter un recueil de poèmes, d'autant
plus quand il s'agit de poèmes à
forte inspiration orientale et qui sont
donc bien loin de notre schéma de pensée habituel !
Il est dit en
quatrième de couverture que la poésie coréenne est fort mal connue en
France. Je le confirme car jusque-là je n'avais même jamais abordé la
poésie asiatique. Et ce recueil très coloré s'est révélé une invitation
au voyage très appréciée et plus exactement une pause zen au milieu des préoccupations
urbaines.
C'est effectivement une succession de petits textes, tous plus dépaysants les uns que les autres qui nous proposent un autre aspect de la nature, une autre vision du monde dans une sorte de quiétude méditative.
Citons par exemple le début de la première strophe du poème "En buvant le thé" (p. 40) :
Je vous accepte dans mon
intérieur.
Vos inspirations, vos prunelles, votre parfum
Me
remplissent pleinement.
La lecture de ces poèmes est
comme un apaisement. On s'évade avec le poète dans le lointain Orient,
on progresse au gré de son imagination, au fil de ses digressions et on
apprécie le voyage.
Pour ma part j'ai été davantage touchée par
le poème "En écoutant une cloche" (p. 56) qui
évoque l'installation d'une cloche dans un appartement. Sauf que la
cloche fait sa silencieuse, elle reste dans un demi-son et laisse
présager d'un passé où peut-être elle se balançait solennellement. J'ai
trouvé le parallèle entre ce présent, où la cloche est confinée dans un
petit espace, et le passé où elle tintait selon ses envies, vraiment
touchant car le vocabulaire permet de manière saisissante de se figurer
la relique. Et on croit entendre au loin le doux écho d'une cloche
échouée...
J'ai oublié de signaler que le recueil était ponctué
de calligraphies dessinées par le fils du poète, Park Jino. Peut-être l'ai-je
oublié car elles m'ont plus fait penser à des illustrations d'ouvrages
de botanique qu'à des représentations subjectives de l'art poétique
coréen. J'ai tenté de me représenter les diverses plantes sous d'autres
aspects mais j'avoue ne pas avoir été touchée par les dessins. Ce sera je crois le seul bémol que j'aurais à reprocher à ce petit recueil.
En somme, c'est un ouvrage qui propose à coût réduit une escapade vers
la Corée et ses courants de pensée. Pour qui rechigne à lire de la
poésie je pense que Dharma poèmes
peut être un bon compromis car il allie un vocabulaire simple et sans
artifices à la beauté d'un ailleurs inconnu.
Les critiques sont d'ailleurs très élogieuses et on sent que le recueil en a transporté plus d'une comme vous pourrez le constater chez Pascale ou Tinusia.
Ainsi donc, pour la ballade langagière, pour cette belle virée poétique, je tiens à remercier
et les éditions Sombres Rets.
Dharma poèmes - Park Je-chun (Ed. Sombres Rets, 2009, 75 p.)
04 mars 2010
Arbre sans vent de Li Rui
Voilà un livre qui, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas
ordinaire. Déjà de par la construction : une succession de chapitres
tous utilisant la première personne du singulier mais tous désignant des
personnages différents.
On pourrait se perdre avec tous ces "je" me
direz-vous mais il n'en est rien car une sorte de petit guide
répertoriant les prises de parole nous oriente en début de roman.
Ainsi,
au départ on colle à cette table des personnages pour se situer dans
l'œuvre puis les points de vue sont évidents : certains personnes ont
des tics de langage, ils sont facilement reconnaissables. Donc la
syntaxe du roman a de quoi charmer car elle dynamise l'action en nous
montrant ces bribes de pensées recueillies l'espace de quelques pages.
Pour
l'histoire, nous sommes dans un petit village pris dans la tourmente de
la Révolution culturelle. Dans ce village, certains membres tout juste
arrivés font régner la loi communiste et créent des incompréhensions
locales. Car dans ce village dits des "Nains" tous sont boiteux, tous
sont éclopés et mal lotis dans leur vie, survivant honnêtement grâce à
leurs récoltes et leurs élevages. Et ces éléments "normaux" qui viennent
régir la vie du village sèment la discorde : ils sont physiquement
grands et bien en chair, ils sont hiérarchiquement au-dessus, tout leur
est dû. C'est comme une allégorie de leur condition qui s'exprime dans
leur physique.
Quiproquos et ouï-dire inclinent la balance du
côté des grands et le petit peuple en est réduit à subir et à exécuter.
Puis un suicide vient ébranler le village des Nains et entrainer la
colère de ces gens qui n'ont rien mais qui font tout. Et dans la lente
procession qui vient saluer le mort les langues se délient, les animaux
ont leurs mots à dire eux aussi. Ainsi Erhei (l'âne du défunt) est celui
que beaucoup craignent car il a été amputé de son maître.
Je ne
résiste pas à l'envie de vous mettre quelques mots qui figurent au dos
du livre :
Au moins autant que par ses thèmes, c'est par sa
composition esthétique et musicale - jeu de couleurs, de voix et de
bruits - que le roman impose son originalité. Des maux que la misère
économique et le pouvoir politique font endurer aux villageois, on
glisse vers des interrogations sur l'existence, la mort, le vide et le
néant, l'autre rive. Li Rui livre ici une œuvre aux accents de chœur
polyphonique et qui atteint un degré intense d'expression poétique.
Et
ces passages qui m'ont interpellé :
On dirait que j'ai déjà
vu cela un jour, mais quand? ... Ah oui, c'était dans les bras de ma
mère, je me suis réveillé au milieu de la nuit, couvert de rosée, en
relevant la tête je vois le ciel parsemé d'étoiles dans le vide entre
les branches des arbres, ma mère me couvre la bouche de sa main, et dit,
ne fais pas de bruit, sinon les diables japonais vont entendre ! Les
étoiles du ciel sont d'un coup tombées dans mes yeux. (p.40)
L'arbre
préfère le calme, mais le vent continue de souffler, la lutte des
classes existe indépendamment de la volonté des hommes... (p.43)
Arbre sans vent - Li Rui (Philippe Picquier, 2000, 206 p.)






