Boire la tasse de Christophe Langlois
Je crois que je vais devoir m'y reprendre à plusieurs reprises pour fouler les profondeurs de cet ouvrage qui m'a tenu complètement coite quelques jours. C'est que ce recueil de nouvelles met en scène des situations farfelues, des personnages paraissant normaux mais dérapant subitement dans l'étrange, l'air de rien. Il est dit en quatrième de couverture que l'auteur est un "héritier de Buzzati" et en effet, il tient le bon filon en nous entrainant dans des atmosphères lourdes de sens, basculant tantôt dans le loufoque, tantôt dans le fantastique. Ce que je tiens à souligner, c'est surtout que c'est écrit délicieusement. On se laisse couler (car c'est bien le cas lorsqu'on boit de cette tasse-là) dans un mélange d'émerveillement et de stupéfaction.

Chaque nouvelle est fabuleusement originale, (dé)taillée avec précision et donne à réfléchir sur la société et sur ses mœurs. La première nouvelle s'inscrit lors d'un dîner d'amis où tous exposent à tour de rôle les prodiges résultant de la dermosection (on enlève la peau, enveloppe opaque pour enfin dévoiler l'intérieur). Et chacun d'exhiber des parties de corps, plus que nues, exposées à un voyeurisme des plus dérangeants. La chute de cette nouvelle est juste sublime !
Autre nouvelle, trame tout aussi intrigante avec un jeune homme qui croise, tous les 30 avril sur la même nationale de Seine-et-Marne, Hitler roulant en Laguna. Est-ce une illusion? Pourquoi cette répétition digne d'un esprit frappeur?
La nouvelle qui m'a le plus fait rire c'est sans nul doute celle du bon pasteur, se voyant suppléer par un fly-book dernière génération, un renfort utile à la célébration des offices car ponctuel et extrêmement prévoyant. Quand la modernité se met au service de la religion traditionnelle, c'est tordant et presque proche de l'anachronisme.
Se sentant observé, le psautier émit une vibration angélique d'insouciance feinte, et lui sifflota un Salve Regina version pop. C'est que cet imprimé volatile avait tout pour plaire. Il le réveillait à quatre heures du matin pour chanter l'office, l'accablait de citations bibliques quand il marchait dans la rue et, quand il confessait, l'interrompait pou corriger ses recommandations. Il n'en fallait pas plus pour passer à la casserole. (pp.74-75)
Je pourrais vous livrer encore de nombreux éléments d'autres nouvelles mais je crois que le plaisir réside aussi dans la découverte. Et là vous en aurez pour votre argent avec pas moins de quinze nouvelles, toutes plus réussies les unes que les autres. Nul besoin de préciser que j'ai adoré ce recueil de nouvelles ! Christophe Langlois se place d'ores et déjà parmi les plus talentueux nouvellistes de notre génération. A vous prendre une tasse et de vous servir de cet étrange breuvage qui ne vous laissera ni chaud ni froid !
Je vous recommande de lire l'excellente chronique de Pierre Assouline sur ce recueil. C'est lui qui m'a donné envie de le découvrir ! Grand bien m'en a pris !
Boire la tasse - Christophe Langlois (L'arbre vengeur, 2011, 204 p.)