27 septembre 2011
Breakfast on Pluto de Patrick McCabe
La pause se poursuit mais ce billet était rédigé depuis un moment. Merci, en tout cas, pour tous vos messages de soutien
! Place à une critique de la rentréée littéraire qui m'a fait partir dans un univers des plus déjantés.

Nous sommes à Tyreelin, petit village à la frontière irlandaise. Patrick, le héros, est le fils du prêtre local autant dire qu'il est né dans un doux parfum de scandale et a été rejeté par ses deux parents. Devenu adulte, il commence à se travestir et se fait appeler Pussy. Il gagne Londres en plein milieu des années 70 et tente de se faire une place dans le monde de la nuit qui l'attire tant.
Plutôt que de vous faire de grands discours, je préfère vous mettre un des passages qui m'a fait sourire. Patrick entre dans l'église, quelque part à la recherche d'une réponse sur sa paternité. D'abord s'interrogeant sur ce que pensent les habitués, il jauge le lieu d'un regard... nouveau !
"Qu'est-ce qu'il fait là? Il n'a pas à mettre les pieds ici !" Quand on y pense, il faut oser la faire, cette sacrée blague, parce que si moi, le seul et unique son of a preacher man de Tyreelin, je n'ai pas le droit d'être ici, alors qui au juste, j'aimerais bien le savoir, qui en a le droit?
[...]
"Oh la la", me suis-je dit - ne me demandez pas pourquoi ! Devinez-Qui était sur sa croix, comme d'habitude. Les yeux baissés vers moi comme pour dire : "Ah Paddy." "Ah, Paddy, quoi?" ai-je répliqué avant de secouer la tête. De quoi parlait-il encore? D'aussi loin que je me souvienne, Il avait toujours été là avec sa couronne d'épines, cloué sur place, ah ci, ah ça, ah quoi. C'était la question que j'avais voulu Lui poser. "Ah quoi? Ah quoi?" Alors je le Lui ai demandé : "Pourquoi tu fais tous ces Ah?" (p. 74)
Bien plus que l'histoire qui, finalement, peut être le lot de tout un tas de gens qui se cherchent et qui font parfois des choix douteux, c'est le style qui m'a plu. Car c'est dans le ton adopté, tour à tour désinvolte, provocant ou maladroit, qu'on trouve de l'entrain et du dynamisme à cette aventure humaine. Patrick (=Pussy), on se l'imagine bien voguer à droite à gauche, à la recherche de son identité, toujours en quête de l'acceptation des autres. C'est qu'avoir été conçu par le prêtre et vivre dans l'illégitimité c'est un peu porter une honte en soi. Comment se fait-il que l'héro(ïne) ait à assumer les écarts sexuels de ses géniteurs? Comment supporter le regard des autres? Londres, loin de ses racines, est une destination pleine de promesses, où les rencontres s'enchainent et où les destins se jouent. Mais quand la vie a commencé à Tyreelin, il parait inconcevable de partir sans plus jeter un regard derrière soi. Où mènent donc les chemins de la maturité? Faut-il compter sur les autres pour avancer et gagner sa véritable identité?
Un récit atypique dans la forme, qui m'a propulsé entre l'Irlande et l'Angleterre, à la suite d'un personnage haut en couleur, au langage fleuri et aux amitiés nombreuses et solides. On se dit que ça tient du tour de force car les pages défilent et l'intérêt reste le même. Quel est donc ce personnage étrange qui a le pouvoir de nous tenir avec ses introspections et autres réflexions bien senties?
Merci à
et aux éditions
pour ce partenariat !
Breakfast on Pluto - Patrick McCabe (Asphalte, 2011, 201 p.)
02 juin 2011
Cette main qui a pris la mienne de Maggie O'Farrell
Me revoilà après la première batterie de concours. Le goût de lire est plus que présent et ce n'est pas les tentations qui manquent... Voici pour commencer une nouveauté venue d'Irlande qui fera sans doute un bien long chemin.
Cela faisait longtemps que je souhaitais découvrir l'oeuvre de Maggie O'Farrell. Dans ma bibliothèque il y a notamment L'étrange disparition d'Esme Lennox, qui attend patiemment que je le lise. Mais c'est du dernier-né que je me suis emparée, le très joliment nommé Cette main qui a pris la mienne.
Autant que je vous dise que l'écriture de Maggie O'Farrell a su me happer dès les premières pages. (Laissez-moi vous dire qu'elles défilent sans que l'on s'en rende trop compte !) Elle sait instiller une aura de mystère derrière une intrigue somme toute quasi banale.
Lexie et Elina sont deux femmes qui, a quarante ans de différence, nous livrent leur histoire personnelle. Qu'est-ce qui les lient? Pourquoi Lexie, jeune femme indépendante et éprise de liberté se trouve-t-elle logée à la même enseigne qu'Elina et son compagnon Ted? Il faudra attendre plus de la moitié du roman pour trouver des pistes à cette énigme.
Lexie est une jeune femme rebelle qui, à la fin des années 50 n'a qu'une idée en tête : quitter son Devon natal pour gagner Londres et toutes ses paillettes. Il suffit d'une rencontre, celle de l'étincelant Innes, qui l'incite à bel et bien vivre sa vie, sans rendre de comptes à personne. Ni une ni deux, voilà Lexie qui débarque, pleine d'espoir et avec sa machine à écrire sous le bras. Mais le charme londonien ne conduit pas à tout et Innes est une pièce maitresse dans cet accompagnement vers l'émancipation.
Parallèlement à l'histoire de Lexie, il y a le quotidien d'Elina et Ted qui se dessine sous nos yeux. Tout jeunes parents, ce grand chamboulement ravive de lointains traumatismes, des peurs enfouies. Elina est marquée par l'accouchement, qu'elle n'a pu vivre pleinement (il a failli lui coûter la vie). Son compagnon quant à lui semble encore plus perturbé et énigmatique. La naissance de leur enfant rend en effet Ted méconnaissable et insaisissable. Est-ce simplement un baby blues ou la plaie est-elle bien plus ancienne?
Qu'ai-je pensé de ce roman aux multiples facettes? Je l'ai déjà trouvé extrêmement bien construit car le dénouement est loin d'être prévisible. Le lien entre ces deux histoires n'apparaît qu'en explorant les tréfonds de l'âme humaine et en confrontant les expériences de chaque protagoniste. Les femmes ont la part belle avec leur sensibilité, leur force et leur pouvoir de maternité. J'aime cet enchevêtrement par pallier ou tout se densifie à chaque découverte, où chaque question trouve ensuite sa réponse dans l'histoire narrée conjointement.
Et en amont c'est la couverture qui m'a plu (subjectif mais ça joue) et le titre très poétique qui à l'heure actuelle me laisse encore quelques interrogations. Place à l'interprétation et ce n'est pas plus mal !
Je me suis donc laissée surprendre, très agréablement, et suis donc tout à fait emballée à l'idée de lire un nouvel ouvrage de Maggie O'Farrell !
J'entame donc avec ce livre une thématique rendant hommage à la féminité et à la transmission (de gènes, de courage, d'émotions) et je suis fière d'en être !
Merci à Babelio et aux éditions Belfond.
Cette main qui a pris la mienne - Maggie O'Farrell (Belfond, 2011, 418 p.)
25 mars 2010
En lisant Tourgueniev de William Trevor
Dans cette histoire un personnage vient hanter les pages comme un esprit
tourmenté. Et
pour cause puisque Marie-Louise qui est placée au
centre de l’intrigue est comme un élément rapporté qui n’a
aucune maîtrise de la situation ni de sa vie. J’aime prendre référence
sur d’autres ouvrages et celui-ci m’a particulièrement fait penser à Madame Bovary de Flaubert. Je m’explique
: notre héroïne de ce jour est une femme qui pense trouver son salut
dans le mariage et la chaleur d’un foyer bien établi (mais elle leurre,
cela va de soi). Bien avant de conclure l’arrangement nous sentons que
l’entourage à une forte emprise sur notre personnage : sa sœur Letty est
fermement opposée à cette union et son frère James semble être plus indifférent à cette relation.
Le livre prend de
l’élan avec le fameux jour qui est normalement l’un des plus beaux dans
une vie. Elmer Quarry, tenancier d’une grande boutique de tissus qui
fait de constants bénéfices devient donc son mari. Mais en s’unissant à
l’homme Marie-Louise aurait-elle pu soupçonner qu’elle devrait aussi
prendre les sœurs de celui-ci dans son ménage futur? Et ce n’est pas une
famille qui lui ouvre ses bras avec joie à laquelle Marie-Louise se
retrouve confrontée : Rose et Mathilde, ses belle-sœurs sont deux
vieilles filles recluses au magasin et rendues acariâtres par la vie.
Une autre image m’est venue en faisant connaissance de ces demoiselles :
Javotte et Anasthasie, les deux pimbêches de Cendrillon.
J’ai peut-être besoin de signaler que Marie-Louise est issue d’une
modeste famille fermière sans le sou mais dont les liens affectifs ne se
démentent pas. Cette union entre deux familles que tout oppose sera
explosive !
Passons maintenant à la structure du récit qui
m’a quelque peu perturbée au départ. Le livre est construit avec une succession
de courts chapitres qui illustrent en parallèle la vie de
Marie-Louise à l’aube de sa vie de jeune mariée, et celle d’une
Marie-Louise 50 ans après. Même si on se doute que l’action est scindée
et que les deux voix n’ont donc pas de continuité, la construction du
récit augure une mise en abime des plus efficaces. On a l’impression de
voir les faits, puis de voir leurs conséquences par un trou de la
serrure. C’est écrit avec une réelle habilité, dans un ton à la fois
neutre et mesuré mais aussi avec une gravité qui nous touche
indéniablement. Plus j’avançais dans l’intrigue plus j’arrivais à cerner
des personnes complexes, en proie aux doutes, à la suspicion ou au vice
(l’alcool). Et Marie-Louise tirait son épingle du jeu admirablement. Je
ne veux pas révéler le fin mot mais dans ce tourbillon d’épreuves qui
peu à peu la mettent en pièce, j’en arrivais à regarder son petit jeu
avec la sévérité de son entourage. Que les autres fautent, cela passe
encore, mais que Marie-Louise cherche une quelconque distraction
dans la campagne environnante, dans la lecture de Tourgueniev
entreprise avec son cousin… cela engendre une sorte d’amertume et de
mépris. Dans ses errances, dans ses prises de conscience, on découvre
une héroïne faible et qui fuit, qui préfère laisser les rumeurs se
colporter plutôt que de rétablir la vérité. Et finalement… on la
comprend !
Superbe ce livre ! Première découverte de la
littérature irlandaise contemporaine grâce à mon amie Canel qui me
l'a offert récemment à l'occasion du swap de la Saint-Patrick. J’y ai trouvé
tous les ingrédients qui me ravissent dans un récit où le personnage
prend tout le drap à lui. Les relations humaines, la difficile frontière
entre vérité et mensonge sont aussi les enjeux de ce livre. Mais avant
tout je retiendrai une petite bonne femme qui a l’étoffe d’une grande et
qui se permet de nous le prouver avec son brin d'histoire.
Quel bon moment !
Du William Trevor,
j’en redemande ! Et chose notable, on brûle d'envie d'ouvrir un roman
de Tourgueniev pour connaître les mêmes vagues à l'âme que l'héroïne
ce qui montre que ce livre ne demande qu'à être prolongé par d'autres de
la même veine.
Pour une critique tout aussi positive, je vous convie chez Eireann Yvon fin connaisseur de la littérature irlandaise, Whiterose - qui a été très touchée également -. A lire, au plus vite !
En lisant Tourgueniev - William Trevor (Ed. Phébus libretto, 2006, 236 p.)







