27 juin 2010
L'art de pleurer en choeur de Erling Jepsen
Nous sommes à la fin des années 60 dans une région
reculée du Danemark. Notre petit narrateur, âgé de 11 ans, est très fier
d'avoir pour père un épicier qui vend et encaisse à longueur de
journée. Malheureusement la période n'est pas propice au commerce, toute
la famille est dans le rouge et notre héros voit donc son père
cravacher pour gagner son pain. Survient la mort accidentelle d'une
écolière et, dans le village où tout le monde se connait, il est de bon
ton de participer à tous les événements de la vie locale. Ainsi le père
prononce l'oraison funèbre de la fillette et... c'est le succès !
Il
faut dire que le cher Papa est terriblement éloquent lorsqu'il emploie
ces bons mots qui font pleurer. Le gamin (jamais nommé) n'est pas dupe
et comprend illico presto qu'il y a une ficelle à tirer de ce genre
d'intervention.
Car oui, de cause en conséquence, l'épicerie ne
désemplit pas depuis l'oraison si magistrale.
Le fils souhaite donc
ardemment que son père refasse son apparition dans une église. Peu
importe que la personne décédée soit une vague connaissance, il est
nécessaire de "tirer profit" des deuils récents.
Alors notre
garçonnet, qui a de la suite dans les idées, cherche les potentiels
futurs morts et dresse des listes, fait des pronostics et pense être à
l'origine des meurtres en chaîne dans son entourage.
Il faut dire
qu'il est louche le gamin, qu'il sait discerner les situations qui
l'arrangent ou qui peuvent arranger les siens, mais qu'il ferme les yeux
sur des choses bien plus importantes. Car j'ai évoqué la petite
relation père/fils mais je n'ai pas évoqué la mère qui semble s'effacer
dans le huis clos familial. Quant à la sœur, Sanne, elle tourne peu à
peu à la folie. Son frère est d'ailleurs en colère lorsqu'elle ne
descend pas rejoindre leur père le soir dans le canapé commun en bas. On
sent bien qu'on est loin de la famille unie pour qui tout roule. Il y a
une sorte de coalition entre hommes et les femmes sont soit absentes,
soit consentantes.
Quelle drôle d'ambiance que celle décrite dans ce
livre-là ! Car le ton léger et innocent du gamin contraste énormément
avec toute la gravité des faits. Et on se surprend à comprendre parfois
les réflexions de l'enfant, à sourire avec lui de toute cette noirceur
qu'il dépeint sans le savoir...
Un passage d'une conversation entre la mère et le fils :
"Tu crois que je vais bientôt le revoir?
- Oui, dans pas très longtemps."
J'entends à la façon dont elle me dit ça qu'en fait
elle n'en sait rien du tout, mais qu'elle a envie de me faire plaisir.
C'est souvent difficile d'avoir des réponses claires quand on questionne
les adultes. On dirait qu'ils ont toujours besoin de laisser un peu
d'incertitude dans ce qu'ils disent, mais je crois qu'ils en souffrent
aussi. Quand on est un enfant, il faut les comprendre, et apprendre à
leur pardonner pour simplifier leur vie, et la nôtre aussi parfois.
(p. 283)
Un livre tout à fait surprenant et somme tout très,
très plaisant ! Il est dépaysant et plein d'humour noir, à moins que ce
ne soit une réalité qui dans la bouche d'un adulte lambda aurait, en
temps normal, tout pour déplaire.
L'art de pleurer en chœur - Erling Jepsen (Sabine Wespieser, 2010, 312 p.)
Commentaires
Choupynette : Ça l'est ! Mais en ces temps où tout devient une seule et même masse de livres politiquement admis, là on trouve vraiment de quoi se délecter.
@ Clara : Oh oui, vas-y ! Pour l'aventure au moins !
@ Manu : Merci Manu, ça fait plaisir ! J'aime partir à la découverte de livres qui passent entre les mailles du filet du battage médiatique.
@ Midola : Oui je comprends pas qu'il ne fasse pas plus grand bruit ce livre-là. Il a vraiment de bons atouts.
@ Géraldine : Y a la situation géographique, mais y a aussi l'incongruité de la famille qui semble en apparence normale mais qui bascule en fait dans la folie sans qu'on s'en rende bien compte.
@ Alex : Alors je te laisse deviner le contenu.
Voici une histoire bien originale. Ca me fait penser au "Magasin des suicides" de Jean Teulé. Si ma mémoire est bonne c'est aussi raconté par un jeune garçon...
@ La plume... : Un gamin du moins pour "Le magasin des suicides" mais je me souviens plus du sexe. En tout cas celui-ci ça sent bon le petit garçon débrouillard qui a de la suite dans les idées.
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